POP MONTRÉAL

Jouir de ses névroses

Le cinéaste culte John Waters, que l’écrivain William S. Burroughs a déjà baptisé « le pape du trash », est de retour à Montréal pour présenter son spectacle solo This Filthy World dans le cadre du festival Pop Montréal, pour un soir seulement. L’occasion unique de recevoir les leçons d’un maître du mauvais goût qui, à 70 ans, continue de briser les tabous.

La dernière fois qu’on l’avait vu à Montréal, c’était pour son spectacle de Noël dans lequel il nous intimait de profiter de tous les malaises familiaux inévitables de ce haut moment de la culture chrétienne. « Je m’en souviens, il y avait une énorme tempête dehors », nous dit-il au téléphone. John Waters aime bien notre ville, qui l’a toujours bien reçu. Ce qu’il aime plus particulièrement ? Le fait qu’on y parle une autre langue – « moi qui ne peux pas en parler d’autres, puisque je suis un Américain stupide » – et les bars de striptease. « Vous en avez des radicaux, vous savez ! »

Cette fois, il vient nous présenter la plus récente mouture de son populaire one-man-show This Filthy World, qu’il modifie régulièrement. « Je l’adapte et le change constamment », confirme-t-il, mais il ne parlera pas de Donald Trump. « Parce que c’est trop facile. » Ce qui lui fait bien plaisir, par contre, c’est qu’il ait été choisi par son parti, parce « qu’il va nuire aux républicains pour les 10 prochaines années ».

Dans ce spectacle qu’il promène en Amérique depuis de nombreuses années, John Waters livre sa vision du monde, raconte ses débuts au cinéma, ses influences, ses obsessions, son amour pour les livres comme pour le mauvais goût. Pour ceux qui ne le connaissent pas, il espère qu’ils découvriront « qu’on peut être névrosé et heureux en même temps ». « Je pense que c’est ce que mes films et mon humour enseignent. »

« Je veux aller dans des zones inconfortables. »

— John Waters à propos de son œuvre

D’ailleurs, à ce sujet, et même si toute sa cinématographie attaque de front l’homophobie, le racisme et le conformisme en général, mais par des détours pervers qui permettent de mettre à nu l’hypocrisie de sa société, il n’aime pas un certain esprit politiquement correct qui aurait probablement tué sa carrière dans l’œuf si cet esprit avait sévi au début de sa carrière, dans les années 60. « Je ne comprends pas ce concept de psychologues qu’il faut nous prévenir, je pense que ça fait des gens trouillards. »

Il comprend un peu l’utilité que peut avoir le politiquement correct, mais ces « espaces sécurisés » (safe spaces) qui se multiplient dans les campus américains semblent l’inquiéter. « Car en même temps, je cherche les espaces qui ne sont pas sécurisants dans la vie : c’est ce qui peut te faire comprendre les choses différemment. Je ne veux pas me tenir seulement avec des gais, je ne veux pas me tenir seulement avec des Blancs, je ne veux pas me tenir seulement avec des réalisateurs ou des écrivains. Je veux que tous ces gens se mélangent, et je crois que la seule chose qui peut unir tous ces gens-là, c’est l’humour. »

LE BONHEUR DANS LA DISPERSION

John Waters est un être curieux de tout, ce qui semble être le secret de sa forme. En plus de ses spectacles, il écrit des livres, il édite des compilations de ses chansons préférées – on peut d’ailleurs aller scruter ses goûts musicaux sur Spotify –, il participe à des documentaires, accepte toutes les apparitions dans les productions qui l’invitent pour lui rendre hommage, mais il se fait malheureusement rare au cinéma. Son dernier film, A Dirty Shame, qui se moquait du puritanisme sexuel, remonte à 2004.

« Merci beaucoup de vous ennuyer de mes films, mais ça ne me manque pas vraiment, avoue-t-il. Se lever à 6 h du matin, répondre aux questions de tout le monde… Et puis, il faut rester dans une business qui nous veut. Le cinéma indépendant, aujourd’hui en Amérique, est en mauvaise forme. Ça a beaucoup changé depuis mes débuts. C’est une période plus difficile, parce qu’il y a moins de distributeurs. »

« On veut faire des films avec de moins en moins d’argent tout en voulant toujours des vedettes. Et on ne veut même plus de vedettes, on veut seulement des effets spéciaux ! »

— John Waters

Il admet avoir cependant quelques projets en développement pour la télé, notamment pour HBO. Mais contrairement à ce qu’on pourrait penser, John Waters n’est pas un adepte de la téléréalité. « Parce que ce n’est pas de la réalité et qu’on utilise le plus petit dénominateur commun pour que les téléspectateurs se sentent supérieurs aux gens qui sont dans ces émissions. »

AMOUR DES LIVRES

Une chose ne change pas, c’est son amour des livres – il en possède des milliers. Il a déjà sorti une phrase fameuse à ce sujet : « On a besoin de rendre les livres cool de nouveau. Si vous allez chez des gens et qu’ils n’ont pas de livres, ne les baisez pas ». Bref, un make books cool again est quelque chose qui lui parle plus que le make America great again de Donald Trump. « Les livres rendraient l’Amérique meilleure parce que les gens seraient plus intelligents. Je crois que la lecture est encore la chose la plus importante pour nous rendre plus brillants. » Et les shows de John Waters aussi y contribuent.

En spectacle, demain, 20 h, au Théâtre Rialto

Originaux et détraqués

L’œuvre de John Waters, c’est une célébration absolue des marginaux et des « fuckés ». Homosexuel totalement assumé, le cinéaste mettait en scène, au début de sa carrière, sa petite bande de bizarres et a ainsi fait de la drag queen Divine une célébrité de l’underground.

D’ailleurs, il a souvent recruté des gens improbables pour ses films, comme l’actrice porno Traci Lord, le chanteur Iggy Pop ou Patricia Hearst, la petite-fille du magnat américain William Hearst, tristement célèbre pour avoir été kidnappée en 1974 et avoir ensuite participé à des attaques terroristes – tout ça parce que Waters est fasciné depuis toujours par les grands procès criminels auxquels il a parfois assisté.

Ses livres

Son cinéma a marqué les esprits, mais il faut aussi lire les livres de John Waters, pleins d’humour et de références, qui expliquent bien son parcours et sa pensée atypiques. Plus précisément Shock Values (1981), Crackpot : The Obsession of John Waters (1987) et Role Models (2010). Une leçon à retenir du maître : « Il faut beaucoup de goût pour comprendre le mauvais goût. »

Baltimore

Né en 1946 dans cette humble ville du Maryland, où il a toujours un pied-à-terre, John Waters demeure farouchement attaché à ses origines. La plupart de ses films ont pour cadre Baltimore, dont il a montré à peu près tous les travers.

Encore aujourd’hui, il rigole lorsque des concitoyens, touchés par le succès de Hairspray (devenue une comédie musicale), considèrent qu’il est une bonne influence qui a fait connaître la ville. « Je pense alors à Multiple Maniacs… »

La trilogie trash

John Waters est entré dans la légende dans les années 70 par des films qui ne pourraient jamais être projetés en salle aujourd’hui, notamment sa trilogie Pink Flamingos, Female Trouble et Desesperate Living qui, déjà à l’époque, provoquaient les limites de la censure. Ceux qui les ont vus n’ont pu oublier la scène de l’anus chantant et Divine mangeant réellement une crotte de chien… Pink Flamingos est considéré aujourd’hui comme un classique du cinéma américain, un joyau de la contre-culture, absolument inclassable. À noter : il existe une hilarante version doublée en québécois de Polyester, un film présenté à sa sortie comme le premier en « odorama », avec des cartons « grattez et sentez ».

Hairspray – un tournant

John Waters est devenu plus « grand public » en 1988 avec Hairspray, qui se moque des films musicaux pour adolescents. Il était étonnant, pour le cinéphile ordinaire, de voir une mère incarnée par un homme (Divine, bien sûr) et que l’héroïne du film (Ricki Lake), que tous les gars pourchassent, soit… grosse. Waters est probablement le seul cinéaste à avoir offert, gratuitement et sans explications, un premier rôle à une femme vraiment ronde. Le destin de ce film est assez hallucinant, puisqu’il a été transformé en une comédie musicale extrêmement populaire partout dans le monde, au grand plaisir de Waters. « Tous mes films disent la même chose et ont les mêmes valeurs, mais Hairspray est rusé. Personne ne note que ce sont deux hommes qui chantent une chanson d’amour ensemble, qu’on y encourage les filles blanches à sortir avec des gars noirs à l’école… Tout ce qui pèse sur un bouton chez l’Américain moyen. Mais l’Américain moyen l’a complètement accepté, et j’en suis ravi. »

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