Chronique

Véronique contre Goliath

Si Véronique Lalande était restée à Montréal, tout irait bien pour le Port de Québec et pour l’entreprise Arrimage du St-Laurent. Ils continueraient de charrier des tonnes de métaux et de polluer l’air de la ville.

C’était il y a presque un an, fin octobre, quand il est tombé sur Limoilou une poussière qu’on aurait crue venue de Mars. Mon quartier est devenu rouge en quelques heures. Comme mes voisins et ma mère, qui habite à côté, on a tout nettoyé. Véronique a balayé de la poudre rouge dans un sac.

Quelque chose lui disait que ça ne venait pas de Mars.

« Depuis que j’avais déménagé à Limoilou, en 2010, j’étais préoccupée par la quantité de poussière et par la poussière elle-même. Ce n’était pas organique. Mais, j’étais assez candide, je me disais que j’étais protégée par les organismes qui s’occupent de ça, que s’il se passait quelque chose d’anormal, je le saurais. »

Si elle n’avait pas fait analyser la poussière rouge, elle n’aurait pas su ce qui se passait. Moi non plus. Les résultats ont montré des taux monstrueusement élevés d’oxyde de fer. Du nickel aussi.

Les yeux se sont rapidement tournés vers le Port de Québec où, par hasard, une grosse cargaison d’oxyde de fer avait été charroyée dans la nuit du 25 au 26 octobre. Une nuit de grand vent. Pour Véronique et bien du monde, un et un ont tout de suite fait deux. Le Port calcule encore.

Véronique et son conjoint, Louis, ont appris que le ministère de l’Environnement avait installé, en 2010, quatre stations pour analyser l’air du quartier. Ils ont fait une demande d’accès à l’information, ont obtenu les chiffres. Mauvaise nouvelle, l’air du quartier est bourré de métaux lourds depuis des années, du nickel surtout, 6 fois la norme québécoise, 50 fois la moyenne canadienne. Au printemps, des analyses ont confirmé ce qu’on savait déjà : ça venait du Port.

Quand Véronique a appris ça, elle avait déjà déposé un recours collectif pour la poussière rouge. Elle a donc demandé à modifier ledit recours pour qu’il s’étende sur trois ans plutôt que sur une journée, sur tous les métaux plutôt que seulement l’oxyde de fer. L’incident du 26 octobre est devenu un problème de voisinage.

J’étais à la salle 3.26 du palais de justice le matin du 16 septembre, pour le début du recours collectif. L’avant-début même ; il s’agissait d’une requête pour amender le mandat du recours collectif avant son dépôt officiel.

D’un côté, Véronique et son avocat de Montréal, Michel Bélanger, spécialisé en environnement et en recours collectifs. De l’autre, quatre avocats et deux adjoints pour prendre des notes et fouiller dans les cahiers boudinés. Un des avocats d’Arrimage est Michel Jolin, ancien bâtonnier du Québec. Un des avocats du Port est Daniel Dumais, plaideur redoutable, qui a travaillé pour les Nordiques.

« Les Nordiques, c’était une équipe de hockey qu’on avait à Québec ! » Me Jolin a fait cette excellente blague à Me Bélanger. Tout le monde a ri, incluant le juge, sauf Me Bélanger et Véronique.

Évidemment, Arrimage et le Port s’opposent à l’amendement, ils aiment mieux être accusés pour un épisode unique, un seul métal, une seule journée. C’était assez clair, Me Jolin a répété l’expression « poussière rouge » ad nauseam dans son plaidoyer. J’en ai compté 84 en une heure ; Véronique, 103.

Sa position se résume comme suit :  «  Comme la cause est la poussière rouge, les dommages réclamés sont exclusivement liés à la poussière rouge. […] Il faut geler la caméra à l’incident de la poussière rouge […] pour que les membres soient indemnisés rapidement et que le dossier soit réglé. »

Notez l’astuce : l’avocat d’Arrimage se porte à la défense des citoyens contre les idées de grandeur d’une citoyenne qui se prend pour Erin Brockovich et qui s’amuse à élargir le recours pour éterniser les délais. Me Dumais a renchéri, s’adressant directement au juge :  «  Votre rôle d’ombudsman n’est pas d’accueillir les amendements qui vont à l’encontre des membres. »

À les entendre parler, le chèque était « dans la malle ». Monsieur le juge, dites non et c’est réglé. Ne restera ensuite qu’à débattre de l’étendue des dommages, de l’application des lois provinciales à un organisme fédéral, de la responsabilité que le Port ne reconnaît toujours pas.

Ce n’est pas réglé du tout.

Me Jolin a aussi dit que d’élargir le recours collectif, « ça n’a pas rapport, comme dirait les ados ». Le juge a ri. « Ou bien pas rap, je suis plus jeune que vous ! » Tout le monde a ri, sauf Véronique et son avocat.

Elle n’est plus candide, elle sait que le Port et Arrimage ne feront pas de quartier. « Les grosses compagnies, c’est normal. Mon plus gros désabusement, c’est que les mouvements organisés en environnement travaillent juste pour leur salut. Ils sont où depuis le début ? Où est l’AQLPA (Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique) ? Comme citoyens, on ne peut compter que sur nous-mêmes. »

On devrait savoir en octobre si le juge acceptera la demande de Véronique. « Je sais que je m’attaque à gros, le Port de Québec, l’industrie minière, l’industrie pétrochimique en même temps », dit-elle. Elle n’a pas le choix. « Soit je m’en vais dans un pays loin où les lois sont aussi lousses, mais où il fait chaud, soit je me bats jusqu’au bout. »

Elle ne partira pas.

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