place d’armes

Controverse autour d’une plaque

« Maisonneuve tua le chef indien de ses propres mains. »

La Banque de Montréal (BMO) fait actuellement des démarches pour effacer cette phrase inscrite sur une plaque commémorative au mur de l’édifice Royal Trust qu’elle occupe sur la place d’Armes, dans le Vieux-Montréal.

Mais la personne qui a porté plainte, Michael Rice, estime que cette solution est loin d’être satisfaisante.

« Pour moi, la solution idéale, c’est d’ajouter une autre plaque qui explique la perspective iroquoise, dit-il. Ici, on a seulement une version, celle de Maisonneuve. Voici comment ça s’est passé… Mais j’aurais aimé avoir été une mouche sur un arbre, pour voir ce qui est vraiment arrivé ! »

Cet enseignant d’histoire originaire de Kahnawake note que la phrase n’est pas seulement offensante, elle est aussi inexacte : certains doutent que de Maisonneuve ait lui-même tué le chef et d’autres affirment qu’il s’est plutôt fait tirer dessus.

« Mettez ça sur le mur d’une banque de Berlin : ici, quelqu’un a tué un Juif de ses propres mains… Il y aurait une émeute ! »

— Michael Rice, enseignant originaire de Kahnawake qui a porté plainte

En 1992, alors qu’il était étudiant, il avait alors porté plainte une première fois au gérant de la banque, qui lui avait dit qu’il en parlerait à ses supérieurs.

L’ensemble de la plaque se lit : « À proximité de cette place à laquelle l’on donna par la suite le nom de place d’Armes, les fondateurs de Ville-Marie affrontèrent les Iroquois qui furent vaincus. Au cours de la bataille, en mars 1644, Paul Chomedey, sieur de Maisonneuve tua le chef indien de ses propres mains. »

C’est lors des festivités du 375e de la ville, l’été dernier, que M. Rice a décidé de contacter un journaliste du réseau de télévision APTN pour lui parler de cette plaque toujours présente rue Saint-Jacques.

Des porte-parole de la Banque de Montréal avaient alors promis de faire les démarches auprès du ministère de la Culture du Québec pour la retirer. Celle-ci est gravée à même les murs de l’édifice qui se situe dans les limites d’un site patrimonial ; une autorisation du Ministère est requise pour y apporter des changements.

Or, six mois plus tard, l’inscription est toujours en place, intacte, et la mention inscrite en anglais et en français reste la même.

« BMO travaille à effacer seulement la phrase dont vous faites référence et non la plaque. C’est un dossier où plusieurs intervenants et organisations doivent donner leur accord avant que BMO puisse procéder. »

— François Morin, porte-parole de la banque, dans un courriel

Le ministère de la Culture a confirmé avoir reçu une demande de l’institution financière le 24 juillet 2017. Une porte-parole a dit attendre les plans et devis pour finaliser le dossier. « Le propriétaire collabore avec le Ministère et fait preuve de sensibilité à l’égard de la préservation du patrimoine, a déclaré Annie LeGruiec. Une fois le dossier complété, le Ministère terminera l’analyse et communiquera avec le propriétaire pour lui faire part de sa décision dans les plus brefs délais. »

Statues retirées à Halifax et à San Francisco

Ces questions surviennent alors que de nombreuses statues ou objets de commémoration jugés offensants pour les peuples des Premières nations sont retirés de la place publique.

La ville de San Francisco a annoncé cette semaine qu’elle retirerait la sculpture Early Days, où on peut voir un autochtone américain couché aux pieds d’un missionnaire catholique qui lui tend la main et d’un cowboy espagnol qui regarde au loin.

Halifax a fait de même en janvier avec une statue du fondateur de la ville, Edward Cornwallis. Le chef militaire avait appelé en 1749 à une chasse aux scalps de Micmacs en échange de primes.

L’ex-maire de Montréal, Denis Coderre, a lui aussi promis de changer le nom de la rue Amherst. Ce commandant des forces britanniques est associé au plan de distribution de couvertures infectées par la petite vérole pour exterminer les peuples autochtones qui tenaient tête à son armée. La décision est actuellement entre les mains de la Commission de toponymie.

Déboulonner le Monument à Maisonneuve ?

L’idée de déboulonner le Monument à Maisonneuve érigé en 1895 au centre de la place d’Armes, tout juste en face de l’édifice de la Banque de Montréal, est souvent évoquée dans ce contexte. 

L’œuvre de Louis-Philippe Hébert dépeint le premier gouverneur de Montréal sur un piédestal, surplombant quatre figures historiques accroupies sous lui : Charles LeMoyne, Lambert Closse, Jeanne Mance et un « Iroquois » non identifié.

Quatre scènes historiques sont aussi représentées, dont « l’exploit de la place d’Armes » où Chomedey de Maisonneuve tire à bout portant dans le visage d’un chef autochtone. On peut lire sous la statue : « Il est de mon honneur d’accomplir ma mission, tous les arbres de l’île de Montréal devraient-ils se changer en autant d’Iroquois ».

Malgré la décision prise à San Francisco et les récents mouvements dans ce dossier au Québec et ailleurs, aucune des personnes approchées par La Presse n’a réclamé le retrait ou la modification de ce monument hier.

« Ce n’est pas en déboulonnant la statue de Maisonneuve que nous procéderons à la réconciliation, mais en ajoutant des références culturelles et historiques à la contribution des peuples autochtones à la vie montréalaise », a déclaré Marie-Ève Bordeleau, la commissaire aux relations avec les Peuples autochtones à la Ville de Montréal, un poste créé par l’administration de la mairesse Valérie Plante.

Michael Rice est du même avis. Pour lui, comme pour l’exemple de la plaque de l’autre côté de la rue, ce n’est pas moins, mais plus de contexte historique qui est nécessaire à Montréal. « Plusieurs personnes autochtones ont du sang français et sont de descendance française… Est-ce qu’on va l’enlever parce qu’on ne l’aime pas ? Moi, je dis : laissez la statue ! Qu’est-ce que vous iriez mettre à la place ? »

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