Les lignes horizontales

La lecture existe en ciel

Il sera cette fois-ci question de lecture aérienne. Non pas dans le sens de lecture planante, mais plutôt de lecture en avion. Le choix d’un livre d’avion n’est pas une simple affaire, celui-ci faisant face à une féroce compétition à bord de l’appareil : films, bouffe, alcool, jasage, sommeil, ou le fameux regarder dans le vide en ne faisant rien.

Je l’avoue, c’est ainsi que je meuble ma première demi-heure de vol, regarder dans le vide en ne faisant rien. En fait, toute la période préproduction du vol, l’embarquement, l’installation, résoudre pourquoi, quand j’arrive à ma place, il n’y a personne dans mon siège alors que le compartiment à bagages au-dessus de mon siège, lui, est plein. S’ensuit la gestion du fatigant qui traîne sept bagages à main, le nerveux déjà en train de proclamer son végétarisme auprès du personnel, et l’autre madame qui, à deux pieds dans le déni, se fait croire que sa valise démesurée va rentrer dans le compartiment à bagages.

Il est pour moi impossible d’attaquer une lecture durant cette phase introductive. Je regarde donc dans le vide en ne faisant rien, j’entame une petite discussion avec le hasard pour lui exprimer ma déception face à son choix en ce qui concerne mon voisin de siège et je me pose la question : jusqu’où les gens vont-ils pousser le volume cube des valises qu’ils traînent dans la cabine ? Des réfugiés partent pour une vie entière avec moins de contenu que le bagage à main d’une semaine parisienne.

C’est donc après le décollage que je m’engage dans la lecture. Tarmac, de Nicolas Dickner, aura la tâche de me garder loin du minibar. Boire de la bière dans le ciel est quelque chose que l’on doit s’offrir à l’occasion, mais dégriser dans un taxi au milieu du trafic matinal de Paris demeure une sale séance de regrets et de remises en question.

Je trouvais que le titre Tarmac, lié directement à l’aviation, créait un beau lien vers une lecture aérienne, mais en l’écrivant, je découvre que c’est inutile et je suis zéro amusé.

Ça se passe surtout à Rivière-du-Loup, en 1989, pendant la chute du mur de Berlin. J’embarque immédiatement dans les histoires de la famille Randall. Je ris, j’émets des « Hm ! » de satisfaction au terme de certaines phrases, Tarmac tient la route, ou tient le ciel, je suis heureux, j’ai l’index appuyé sur le menton, une couverture sur les genoux, je suis semi-viril, tout va bien.

Mais voilà ma lecture interrompue. Mon voisin de siège, qui est en fait Benjamin, mon agent et ami, a la bonne idée de visionner un film qu’il a déjà vu. Il ne m’en fallait pas plus. J’y vais d’une tirade sans fin sur le nombre de films existants et l’absurdité d’en regarder un qu’on a déjà vu, bref, je suis un fatigant. Mais son écran est collé sur mon visage, gruge ma concentration et ayant déjà vu le film moi aussi, je me mets à lire sur les lèvres des personnages et tente de dire les répliques en même temps qu’eux, ça vire en quiz dans ma tête, je l’emporte 4 à 2, gagne 200 $ et des billets pour La Ronde.

Je tente de reprendre ma lecture, mais ça se complique au niveau de mon voisin d’en avant. Mon appréciation d’un être humain se mesure presque exclusivement par l’intensité choisie par celui-ci pour descendre le dossier de son siège en avion. Si tu enfonces le bouton au fond puis frappes le siège avec ton dos de toutes tes forces, nous ne serons jamais amis. Vas-y graduellement, laisse-moi le temps de te voir arriver, donne-moi un petit préavis de descente, j’ai peut-être un café dans les mains ou une flûte dans la bouche, bref, descends doucement, j’ai pas envie de me brûler ou de jouer une fausse note pendant le thème de Démétan.

Mon voisin d’en avant décide donc, sans cérémonie d’ouverture, de descendre son dossier de 900 degrés et de créer une ombre au-dessus de mon livre et du passage où Hope Randall prévoit la fin du monde pour le 17 juillet 2001. Fin de ma lecture. Deuxième tirade à Benjamin qui, lui, ne demande qu’à vivre.

Une semaine plus tard, le retour à Montréal est catastrophique. Le départ est retardé de trois heures, puis, à l’atterrissage, nous restons dans l’appareil une durée de temps pour laquelle il n’existe aucune unité de mesure.

Une agente de bord, avec 28 ans d’expérience, déclare : « Je n’ai jamais vu ça. » Moi, je déclare que sa collègue, avec 28 ans de vie, est assurément une des plus jolies filles du monde et j’ai comme objectif de lui confirmer la nouvelle à la sortie de l’appareil. C’est mon devoir de citoyen.

Mais la sortie de l’appareil frôle l’apocalypse. Une file historique, partant des douanes, s’étire pratiquement jusqu’à l’avion. Pour vrai. Les couloirs sont complètement bouchés par des masses de passagers. Un tel ridicule sévit sur l’aéroport, l’attente est à ce point surréaliste qu’un heureux phénomène se produit : résignation collective. Un lâcher-prise total. Tout le monde comprend que nous allons vieillir ensemble, autant le faire dans l’harmonie. On sent chaque passager faire une croix sur ses plans du soir, personne ne s’impatiente vraiment, plusieurs prennent des photos de la file, tout le monde parle avec son voisin, j’ai complètement perdu de vue l’agente de bord pas possible, mais je me suis fait 32 nouveaux amis.

Des gens se mettent à lire debout. Me voici challengé. Je me dis que je devrais tenter de terminer Tarmac, mais la lecture debout, je n’y crois pas. J’ai déjà essayé. Mon corps ne comprend pas ce qu’on essaie de faire. Je soupçonne les gens qui lisent debout, en marchant, de faire semblant de lire.

Je préfère entretenir mes nouvelles amitiés de file. Environ 122 personnes me lancent des « tu vas nous faire un monologue là-dessus ! ? ». Et j’en suis au point où le monologue en question est en train de se créer lui-même. Je fais toutes sortes de commentaires, des gens se retournent, sourient. Puis j’ai toujours Tarmac entre les mains, certains me questionnent sur ma lecture et j’en fais une belle promotion. Finalement, c’est un moment étonnamment agréable.

Vers la fin du séjour, j’aperçois Fred Pellerin, non loin derrière. Je suis heureux d’apprendre qu’en plus d’un monologue, il y aura peut-être un conte sur l’événement. Je crois que si je l’avais vu plus tôt, je lui aurais proposé qu’on improvise un spectacle au milieu des gens. Ça aurait eu l’air du vidéoclip Journée d’Amérique de Richard Séguin.

Mais bon, connaissant bien notre aéroport, je sais que nous aurons sûrement l’occasion de nous reprendre.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.