Le vrai coût des soins de santé

Vous savez exactement combien vous payez vos médicaments. Mais vous n’avez aucune idée du prix d’un séjour à l’hôpital puisqu’on ne vous remet aucune facture. Il serait peut-être temps d’accorder la même vigilance aux coûts de notre système de santé qu’à ceux des médicaments, estiment plusieurs experts.

Prenons un patient atteint de leucémie. Du diagnostic à la rencontre avec un spécialiste jusqu’à la greffe de cellules souches, il aura coûté au gouvernement au moins un million de dollars, sinon le double.

Personne ne remet ici en doute le droit du patient à la greffe. Au Canada, nous avons de la chance puisque notre système de santé permet aux malades d’obtenir pontages, dialyses, chimiothérapie et radiothérapie sans devoir en payer le prix réel.

Guérir : à quel coût ?

Lorsqu’il est question des nouveaux médicaments brevetés, toutefois, les règles changent. Les assureurs privés, les régimes publics d’assurance médicaments et des organismes gouvernementaux ont leur mot à dire lorsque vient le temps de décider quel patient peut recevoir quel médicament. Ces décisions sont prises à partir de suppositions et de critères de rentabilité, par exemple le nombre de mois ou d’années pendant lesquels ils pourront prolonger la vie du malade. Des cas de patients mourants à qui on a refusé la couverture de médicaments qui leur auraient permis de vivre quelques mois de plus ont déjà fait la manchette.

Ainsi, même quand ces nouveaux médicaments sont essentiels ou peuvent accroître le succès d’interventions médicales, notre système de santé se demande d’abord s’ils constituent une façon rentable de répondre à la maladie d’un patient.

Pourtant, une greffe de cellules souches peut coûter en moyenne 128 000 $ au pays et jusqu’à 660 000 $ si le patient doit se faire traiter aux États-Unis pour cause de délais trop longs. Et, selon Julia Brown, vice-présidente, de la division Accès chez Janssen, on accorde ces greffes plus facilement que des médicaments qui valent une fraction de ce prix.

Des aberrations qui gangrènent le système

« Pourquoi remettre en question ou refuser l’accès à un médicament coûtant 10 000 $ par mois à un patient qui développe des complications sérieuses après une greffe qui, elle, peut coûter jusqu’à 660 000 $ ? », demande-t-elle. D’autres médicaments innovateurs, comme les anticorps monoclonaux, peuvent être utilisés avant les thérapies conventionnelles pour contrer la maladie, réduisant ainsi la durée des séjours hospitaliers et améliorant les taux de guérison.

Selon Julia Brown, il serait temps d’examiner le système de santé à travers la même lorgnette de rentabilité que celle qu’on utilise pour les médicaments. Entreprise ardue puisque les coûts d’une nouvelle hanche ou d’un accouchement, par exemple, ne sont pas connus du public. « Il y a pourtant là une formidable occasion d’améliorer la qualité des soins donnés aux Canadiens, qui pourraient ainsi prendre connaissance de toutes les options qui s’offrent à eux, tout en réduisant les coûts liés au système de santé. »

Remettre les coûts en contexte

Selon l’Institut canadien d’information sur la santé, en 2016, tous les payeurs – incluant les provinces, le fédéral et les territoires – ont dépensé près de 233 milliards de dollars en soins de santé, ce qui inclut le salaire des médecins, les médicaments et l’administration.

Sur ces 233 milliards, la plus grosse part du gâteau est allée aux hôpitaux et institutions (39,7 % des dépenses), suivis des médecins (15,3 %), des autres professionnels des soins de santé (10,4 %), des médicaments non brevetés (qui comprennent les médicaments sans ordonnance et les médicaments prescrits non brevetés), des frais d’ordonnance des pharmacies et de ceux d’administration de l’assurance-médicaments (9,4 %) et enfin des autres coûts (18,4 %), qui incluent la santé publique, l’administration, les dépenses d’investissement et autres frais de santé. Les médicaments brevetés ? Ils représentent seulement 6,7 % de ces 233 millions.

Dans un livre blanc, le directeur du budget parlementaire a établi en 2017 que, sur les coûts estimés d’un programme national d’assurance-médicaments, soit 20,4 milliards, 36 % iraient à la marge bénéficiaire des pharmacies et grossistes, ainsi qu’aux honoraires des pharmaciens, pour un total de 7,4 milliards.

Coûteuse, la bureaucratie

« Un tiers de ce qu’on dépense en médicaments est ainsi consacré aux frais qui entourent l’acte de fournir un médicament », explique la Dre Carole Watson, directrice nationale des relations avec le gouvernement et de l’engagement des parties prenantes chez Janssen.

Des experts de tous secteurs s’entendent sur un fait : le système de santé canadien est alourdi par sa complexité et sa bureaucratie. Adopter une approche plus holistique pour remédier aux coûts élevés dans tous les domaines constitue la meilleure solution. Entre 2009 et 2016, les dépenses totales par personne en médicaments brevetés ont crû de moitié moins que celles allouées à l’ensemble de toutes les autres parties du budget de la santé (10 % contre 20 %).

« C’est facile de s’en prendre aux prix des médicaments parce qu’ils sont la portion visible de la facture totale, conclut Julia Brown. Mais en examinant tous les coûts liés aux services de santé, on pourrait réparer les failles du système de la même manière qu’on traite une maladie, c’est-à-dire en adoptant une stratégie qui inclut toutes les pièces du casse-tête : les docteurs, les hôpitaux, les traitements non pharmaceutiques et, bien sûr, les médicaments. »

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