Opinion

Les bons joueurs de hockey naissent au début de l’année

Lorsque débute la saison de hockey, je demande à mes étudiants du cours de sociologie de relever les facteurs qui, selon eux, expliquent la réussite des joueurs professionnels. « Pour percer dans le hockey, il faut avoir beaucoup de talent », lancent-ils spontanément. Évidemment : n’est-ce pas ce don naturel qui permet à certains joueurs, depuis leur tout jeune âge, d’accéder aux ligues d’élite ? En partie, oui, mais pas seulement. 

Bien sûr, il faut avoir grandi au sein d’une culture où ce sport « existe ». Puis avoir eu la chance de profiter des infrastructures nécessaires au développement de son talent. Et si l’on souhaite gagner des millions dans la LNH, pas le choix d’être un homme. La gardienne de but Manon Rhéaume n’a porté l’uniforme du Lightning que le temps de quelques matchs préparatoires, après tout… 

Un autre facteur de réussite, plus surprenant cette fois-ci, a été avancé par le psychologue Roger Barnsley, au début des années 90, puis popularisé par le journaliste Malcolm Gladwell, dans son ouvrage Les prodiges. Ces derniers soutiennent que, pour percer dans le monde du hockey, mieux vaut être né tôt dans l’année. 

Vraiment ? 

Un avantage caché

Pour vérifier si cette affirmation colle à la réalité, jetons un coup d’œil aux alignements des formations de la Ligue de hockey junior majeur du Québec et aux mois de naissance de leurs joueurs. 

On constate, tout d’abord, que chacune des 18 formations de la LHJMQ contient une majorité de joueurs nés lors des six premiers mois de l’année. Alors que cette tendance est peu prononcée du côté des Voltigeurs de Drummondville et des Islanders de Charlottetown, avec respectivement 52 % et 57 % de leurs joueurs nés entre janvier et juin, elle l’est nettement plus du côté du Titan d’Acadie-Bathurst et des Screaming Eagles du Cap-Breton, où ces proportions s’élèvent à 80 % et 89 %. 

En somme, c’est 68 % des joueurs du circuit Courteau – soit près de 7 joueurs sur 10 – qui célèbrent leur anniversaire lors des six premiers mois de l’année.

Des 549 joueurs qui en font partie, la moitié le célèbre entre janvier et avril. Et alors que le mois de janvier est celui où l’on en retrouve le plus, avec 80 (soit 15 % des naissances), le mois de décembre est celui où l’on en retrouve le moins, avec seulement 20 (environ 4 %). 

Renversant, n’est-ce pas ? 

L’effet boule de neige 

Ces chiffres, qui ne relèvent pas du hasard, soulèvent la question suivante : comment expliquer qu’une proportion aussi élevée de joueurs de la LHJMQ soit née au début de l’année ? 

Au Canada, les cohortes de hockey sont formées des joueurs nés entre le 1er janvier et le 31 décembre d’une même année. Plus les joueurs sont nés tôt dans l’année – c’est-à-dire peu après la date d’admission –, plus ils bénéficient, tant sur le plan physique que mental, d’une longueur d’avance sur ceux qui ont eu la « malchance » d’être nés quelques mois plus tard… et d’être, par conséquent, moins développés que les plus âgés. 

Cette avance, légère au départ, fait rapidement « boule de neige » : les joueurs plus vieux augmentent leurs chances d’être repêchés dans les meilleures équipes, d’être encadrés par les meilleurs entraîneurs et de s’exercer plus longtemps sur la patinoire. Pour le dire simplement : ils augmentent leurs chances de se démarquer des autres. 

Ainsi, contrairement à ce que nous avons tendance à penser, la société joue un rôle crucial dans la formation de leur réussite. Et pour preuve : si nous changions les règles d’admission et insérions dans les cohortes les joueurs nés entre le 1er juillet et le 30 juin de l’année suivante, nous modifierions systématiquement les alignements de nos équipes professionnelles. 

Est-ce donc à dire que les joueurs de hockey ne doivent rien à leur talent ? Bien sûr que non ! Ils en ont à revendre, du talent. Toutefois, une chose est certaine : pour percer au hockey, mieux vaut être né au début de l’année. Et préférablement en janvier. 

Et qu’en est-il de la LNH ? 

Lorsqu’on jette un coup d’œil aux mois de naissance des 482 joueurs canadiens qui composaient, en 2017-2018, les 31 formations de la LNH, on constate que seulement 38 % des joueurs étaient nés entre juillet et décembre.

Nombre de naissances, selon les mois de l’année, des joueurs de la LHJMQ (saison 2017-2018)

Janvier 80

Février 44

Mars 78

Avril 63

Mai 66

Juin 43

Juillet 40

Août 33

Septembre 30

Octobre 31

Novembre 21

Décembre 20

Total : 549

À l’exception du mois de février, nous observons, de janvier à décembre, une décroissance presque parfaite du nombre des naissances qui ne peut simplement être attribuée au hasard.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.