Brésil

Le mirage Bolsonaro

Face à la corruption et à la violence, l’ancien militaire a séduit par ses promesses brutales de ramener l’ordre.

Il est le « Trump tropical », sorte de variété exotique qui a séduit la première puissance d’Amérique latine. Crédité, il y a deux mois, de 19 % des voix, il avait frôlé l’élection dès le premier tour. L’inéligibilité de l’ex-président Lula puis son incarcération ont débarrassé alors Bolsonaro du grand favori, remplacé « en catastrophe » par Fernando Haddad. Mais le Parti des travailleurs, discrédité – comme une bonne partie de la classe politique – par des accusations de corruption, n’a pas réussi à remonter le handicap. Jair, l’insignifiant député de Rio, surfe avec bonheur sur une image de « Monsieur propre » et de candidat sécuritaire dans un pays qui détient un record : 64 000 assassinats en 2017.

À l’épicentre d’un séisme qui va secouer le monde, pris sous une averse tropicale, des journalistes poireautent devant une maison blanche. « O mito » (la légende), comme le surnomment ses fans, vient de s’y engouffrer. La brume qui couvre les reliefs de Jardim Botânico, ce quartier huppé de Rio, proche du Christ rédempteur, rappelle celle qui enveloppe le Brésil, première puissance d’Amérique latine. 

Jair Bolsonaro sera élu président dans soixante-douze heures. Il est arrivé escorté par des motards des forces de choc, au milieu d’un convoi de 4 x 4 aux vitres teintées. Depuis le coup de couteau qui l’a blessé le 6 septembre, il évite les foules, fuit les médias. Il vient ici tourner une nouvelle vidéo de campagne qui sera diffusée sur Facebook. Comme toujours, le populiste y fustigera les homosexuels, les Noirs, les féministes, les Indiens, les ONG écologistes et les criminels. Son véhicule est avalé par un garage. Des types baraqués forment une herse de biceps. Il faudra attendre pour voir le nouvel homme fort du Brésil.

Au bon endroit, au bon moment

Plus tôt, à la Fondation Getulio Vargas, dans le quartier de Botafogo, le docteur en droit constitutionnel Ivar Hartmann arrondissait les yeux en essayant de répondre à une question simple. Qui est Jair Bolsonaro ? « On ne sait pas grand-chose de son enfance, de sa vie d’avant, a tâtonné le politologue. Il contrôle sa communication. »

« On sait juste qu’il a été un député insignifiant. Il n’existait que par ses diatribes. Un mélange de cynisme politique et de vraies convictions. Mais attention, il n’est pas stupide. Il fait preuve d’une grande intelligence politique. »

— Ivar Hartmann, docteur en droit constitutionnel

En vingt-sept ans, Bolsonaro a présenté 162 projets de loi au Congrès. Seulement deux ont été approuvés. Ce passe-muraille a craché sa bile contre le vent, dans l’indifférence générale, pendant toute une vie. Jusqu’au jour où le vent a tourné. « Il a fini par se retrouver au bon moment au bon endroit. L’opération « Lava Jato » [lavage express] a mis au jour en 2014 un système de corruption extraordinaire qui a dévasté la classe politique. » Le syndicaliste charismatique Lula est en prison pour douze ans. L’ex-présidente Dilma Rousseff a été destituée en 2016. Au pouvoir depuis treize ans, le Parti des travailleurs (PT) est déconsidéré, voire haï. Le Brésil subit une crise économique profonde. 

Bolsonaro trône en équilibre au sommet d’une pyramide de désillusions : « Tous les changements ont été une chance pour lui. Ses adversaires comme les leaders de son camp sont tous tombés pour corruption. »

Soudain, une berline fend la foule. En sort Flavio Bolsonaro, le fils aîné du « Trump des tropiques ». Regard bleu métallique, allure impeccable. « Certains pensent que mon père est un monstre, dit-il en souriant. C’est très loin de la réalité. Pour moi, il est une école de vie, de travail. Il va surprendre le monde. Il est tout le contraire d’un dictateur. On va montrer à ces corrompus comment on fait de la politique de façon décente. » 

Flavio, député de Rio, disparaît à son tour dans la maison. Et voilà maintenant Robson Gracie, le président de la fédération de jujitsu de Rio, 83 ans, goguenard et facétieux : « Les gens disent que Bolsonaro est une poule mouillée parce qu’il a refusé de participer aux débats. Eh bien nous, on va lui offrir une ceinture noire pour symboliser son courage ! »

Audacieux, enragé, grand pourvoyeur de fake news pendant la campagne, populiste 2.0 branché sur WhatsApp, Twitter ou Instagram, réactionnaire chimiquement pur, Bolsonaro est contre l’avortement, pour le port d’armes et la peine de mort. Il est soutenu par les évangéliques et la « Bancada » (les partisans) des trois B, la Bible, le bœuf, les balles, c’est-à-dire la religion, la première exportation de viande du pays et les armes. Nul en économie de son propre aveu, mais épaulé par Paulo Guedes, sa caution ultralibérale pour gagner la confiance des marchés. Obsédé par les homosexuels, il a dit préférer que son fils meure dans un accident de voiture « plutôt que de le voir avec un moustachu ». 

En 2014, il lâche encore à la députée de gauche Maria do Rosario qu’elle « ne mérite pas d’être violée » parce qu’elle est « très moche » ; deux ans plus tard, il dédie son vote pour la destitution de Dilma Rousseff, torturée pendant la dictature, au chef des tortionnaires. 

À chaque fois, il expose sans complexe sa violence et sa relation à la dictature (1964-1985), dont il est ouvertement nostalgique, sûr de son franc-parler et assez malin pour se laisser une marge de sécurité : « Il peut dire les pires atrocités avec un grand sourire pour que l’on puisse penser que c’est une blague », raconte un journaliste. Peu d’éléments filtrent sur sa vie privée. Comme si ses mots orduriers prenaient toute la lumière et cachaient son histoire, ses racines.

Jair s’est marié trois fois. Cinq enfants. Il est lui-même le troisième d’une famille de six. Trois garçons, trois filles. Il naît à Campinas, dans l’État de São Paulo, le 21 mars 1955, mais grandit à Eldorado, une bourgade à 250 kilomètres de São Paulo. Son père, Percy Geraldo, est dentiste ; sa mère, Olinda Bonturi, femme au foyer. 

Avant que Jair n’interdise à sa famille de répondre aux médias, son frère Renato racontait, à la revue Crescer, la rigueur martiale d’un père qui ne tolérait aucune erreur et avec qui Jair n’avait aucune intimité. À l’époque de sa jeunesse, Eldorado est une bourgade paisible avec une jolie place, une église et une fontaine. 

Surnommé « Palmito » (le palmier) parce qu’il est le plus grand, Bolsonaro déteste son sobriquet. Il joue avec ses amis, chasse les oiseaux, pique des oranges chez les voisins et enrage quand on le tacle au football. Ce que confirme Cidenei Alvei, un policier militaire à la retraite cité dans le quotidien Folha de São Paulo. « S’il ne se mettait pas en colère, vous lui reprocheriez d’être trop lisse », le défendra sa mère en 2015. 

Un jour, des troupes débarquent à la poursuite d’un déserteur. Tous les gamins sont fascinés par les armes des soldats. Mais pour Jair, dont le père est capitaine de réserve dans l’armée, c’est un vrai coup de foudre. En 1977, à 22 ans, il sort diplômé de l’académie militaire d’Agulhas Negras.

Le jeune troufion se montre turbulent. Afin d’augmenter son salaire, il lance un trafic de sacs confectionnés en toile de parachute. Un rapport militaire de 1983 le dit « agressif avec une ambition excessive ». Deux incidents lui valent une procédure disciplinaire. En septembre 1986, il rédige un article sans autorisation, pour demander une augmentation de la solde. Il est aussi suspecté d’avoir participé à un projet d’attentat à la bombe dans les casernes de Rio.

En 1988, selon un document du Tribunal supérieur militaire, Bolsonaro écope de quinze jours de prison pour son article et est innocenté pour la tentative d’attentat. Les conclusions du tribunal parlent de « graves troubles de la personnalité ». 

Reversé dans l’armée de réserve, il entre en politique, auréolé malgré tout par son statut d’ex-militaire. Il sera réélu six fois député de Rio. L’histoire de ses votes à la chambre ne dit rien de probant. Il vote contre le nouveau real et contre les privatisations alors qu’il se dit libéral.

Devant la maison blanche, trois fans font le pied de grue en espérant rencontrer leur idole. Ils sont venus en avion de l’État de Para. Parmi eux, pomponnée, Nana Magalhões, agent d’assurances. Elle rêve de tourner une vidéo avec son héros « pour montrer qu’il n’est pas misogyne » : « Ce sont des fake news. La gauche, c’est le mal. Regardez le Venezuela ! » 

Le lendemain, devant le QG de Barra, un quartier cossu alangui au bord des vagues, Gustavo Maia, journaliste pour UOL, l’un des principaux sites d’information brésiliens, donnera une clé pour mieux comprendre la relation de Bolsonaro avec ses supporteurs. Gustavo vit à Brasilia et connaît le président depuis longtemps : « Ce qui est impressionnant avec lui, c’est sa disponibilité face aux gens. C’est la seule chose qu’il a, au fond, ce contact direct et authentique avec le peuple. » 

Avant l’attaque au couteau, Bolsonaro adorait les bains de foule : il était prêt à défoncer le toit d’une voiture, sur laquelle il avait sauté pour se faire acclamer. Du temps où Bolsonaro n’était encore que Jair, il parlait beaucoup avec Gustavo Maia : 

« Il était très accessible. Vous savez, finalement, il ressemble au Brésilien moyen. Il y a des choses qu’on pense mais qu’on n’ose pas dire, lui, il les dit parce qu’il aime bien passer pour quelqu’un de courageux. Même si ce sont des pensées rétrogrades. Bolsonaro, c’est le vieil oncle raciste au fond du salon à Noël. Sauf que là, il est président du Brésil. » 

La porte de la maison blanche s’ouvre enfin. La pluie a cessé. Sélection. Fouille drastique. Voilà « o mito ». Il est assis sur un canapé, entouré par deux maîtres de jujitsu. Mine livide. Cernes noirs. Air déconfit. Un Droopy longiligne au pays de la joie et de la samba, qui se recoiffe les sourcils. Mocassins. Pas de chaussettes. On remarque deux taches sur son jean gris. Le détachement est travaillé. Blessé à l’intestin, il porte, cachée par un large sweat-shirt bleu, une poche en plastique. Il sera réopéré en novembre. 

Robson Gracie, le président de la fédération de jujitsu, est comme pris de fièvre devant son candidat : « Cette ceinture noire représente sa fibre de guerrier », proclame-t-il. Puis le vieil homme brandit un impressionnant couteau de boucher : « Qui d’autre, après avoir reçu un coup avec une telle arme, pourrait être là à combattre pour le Brésil ? » « Merci beaucoup de l’honneur que vous me faites, je suis béni par Dieu et je vais arrêter la corruption, la violence, l’idéologie », répond Bolsonaro dans un filet de voix. 

Les questions pleuvent. Non, il ne sortira pas de l’accord de Paris, mais « l’Amazonie ne doit pas tomber sous la juridiction d’autres pays ». « Non, on ne doit pas enseigner l’homosexualité à des enfants de 6 ans dans des manuels scolaires. » 

Un message pour l’Europe qui s’inquiète, monsieur Bolsonaro ? « Les Européens ne me connaissent pas, ils sont conditionnés par les médias brésiliens qui me caricaturent ! » Sous les flashs, l’animal politique blessé disparaît, exfiltré par la police fédérale, pressé de rencontrer son destin.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.