Facebook lorgne les données bancaires de ses utilisateurs

Facebook convoite les données bancaires de ses utilisateurs, qu’il voudrait exploiter pour proposer de nouvelles fonctionnalités sur son système de messagerie instantanée, Messenger. Le géant aurait déjà pris contact avec de grandes banques américaines pour leur demander de partager ces données, selon un lanceur d’alerte. Explications.

Les faits

Le réseau social a tenu, il y a plusieurs mois, des rencontres avec la banque de détail JPMorgan, les banques Chase, Citi, U.S Bancorps et Wells Fargo, selon une source anonyme qui a parlé au Wall Street Journal. Le groupe de Mark Zuckerberg souhaitait acquérir des informations sur toutes les transactions financières effectuées par carte bancaire, ainsi que les soldes des comptes courants de clients. Facebook voudrait utiliser ces données notamment afin de développer une fonctionnalité permettant aux utilisateurs de consulter leurs informations bancaires par l’entremise de leur compte sur le réseau social, affirme le Wall Street Journal. « Comme plusieurs entreprises internet ayant des activités commerciales, nous nous associons à des banques et à des émetteurs de cartes bancaires pour offrir des services comme le chat avec les clients et la gestion de compte », a déclaré Facebook, par l’entremise d’une porte-parole. Ces nouvelles révélations remettent sur le devant de la scène la question des données personnelles des utilisateurs après le scandale Cambridge Analytica (CA), une société britannique accusée d’avoir, à des fins politiques, collecté et exploité sans leur consentement les données d’utilisateurs du réseau social.

Qui y gagne quoi ?

Le réseau social a affirmé que les informations bancaires de ses utilisateurs ne serviraient pas à des fins publicitaires. « C’est ce qu’ils disent, mais j’en doute », affirme Steve Waterhouse, spécialiste en sécurité informatique, en entrevue téléphonique avec La Presse. Selon lui, Facebook cherche à compléter les profils de ses utilisateurs. La quasi-totalité des revenus de l’entreprise provient des ventes d’espaces publicitaires. Ces données supplémentaires permettront d’encore mieux cibler le public. De plus, si cette option bancaire par Messenger était payante, le réseau social pourrait en tirer un gain économique substantiel, puisque le système de messagerie revendique quelque 1,3 milliard d’utilisateurs actifs. De l’autre côté, pour les banques, le bénéfice d’un partenariat avec Facebook serait de combler un fossé grandissant avec les nouvelles entreprises spécialisées dans la finance, qui s’approprient de plus en plus les clients « milléniaux ». Une adaptabilité inédite au marché s’offre à eux.

Tout ça est-il légal ?

« Il y a un flou par rapport à ce qui est légal ou illégal dans ces situations », avance Steve Waterhouse. L’ancien officier de sécurité informatique au ministère de la Défense nationale explique qu’au Canada, si une donnée personnelle est transmise sans le nom qui y est associé, la loi n’est pas enfreinte. « Sauf que par la bande, avec les références croisées, il est possible de mettre un nom sur ces données, indique M. Waterhouse. Facebook veut les noms, c’est ce qui va rentabiliser son plan stratégique. » La société financière JPMorgan Chase dit avoir « rejeté certaines propositions » du géant, parce qu’elle ne partage pas les données des transactions effectuées par ses clients. On ne sait pas pour l’heure si les autres institutions financières avec lesquelles Facebook a communiqué sont enclines à s’associer à lui. Le réseau social se serait engagé à ne pas partager avec des parties tierces les données financières qu’il obtiendrait des banques.

Le pour

Facebook va-t-il trop loin en allant débusquer jusqu’aux informations bancaires de ses utilisateurs ? Nellie Brière, consultante en stratégie de communications numériques, croit que non. « Ça ne me choque pas, dit-elle d’emblée. C’est un comportement normal dans un système capitaliste. » Étant une société privée, le réseau social tente de faire du développement de produit en partenariat avec d’autres entreprises, analyse la consultante. Facebook aurait vanté aux banques les mérites d’une fonctionnalité qui permettrait aux utilisateurs de voir le solde de leur compte courant et de les alerter en cas de fraude, selon le Wall Street Journal. L’idée s’inscrit dans la lignée des ambitions de Facebook « d’aller dans le transactionnel, pour faciliter les échanges », explique Mme Brière. Pour elle, ce qui doit déplaire, c’est, « ultimement, la pratique du partage de données en général, pas seulement de la part Facebook, qui est démonisé ces derniers temps ». Mark Zuckerberg le disait devant le Congrès américain, si les actions de Facebook en dérangent certains, c’est aux élus de réguler ces pratiques. « Lui ne va pas s’autoréguler, sinon il va se trouver en recul sur le marché », explique Mme Brière.

Le contre

« Ce n’est pas une surprise » de voir Facebook tenter d’utiliser les données bancaires de ses usagers, dit Steve Waterhouse. Pour lui, le phénomène des données personnelles risque même de continuer à s’amplifier. Aller creuser dans la vie privée est un pivot des entreprises comme Facebook, dit-il. Mais au Canada, les lois pour protéger les informations privées des citoyens sont « périmées » et n’ont aucun mordant, contrairement à l’Union européenne, qui a modifié sa législation en la matière, avec un Règlement général sur la protection des données (RGPD), qui empêche des entreprises et organisations de récolter des informations personnelles sans consentement. « Il faut comprendre qu’une fois qu’une information est copiée quelque part, on ne peut pas être sûr qu’elle n’est pas à deux ou trois autres places et soient alors beaucoup plus accessibles sans que les usagers le sachent », dit l’expert. Le gouvernement américain, par exemple, à travers le Patriot Act, peut virtuellement fouiller un peu partout, dans les données de tous.

La faisabilité

En somme, Facebook pourrait-il avoir un jour accès aux données bancaires de ses usagers ? Rien ne l’en empêche, affirme M. Waterhouse. La seule chose qui pourrait vraiment le freiner là où la population n’est pas protégée par la loi serait une contestation « hors de proportion » de l’opinion publique. C’est ce qui est arrivé lorsque l’affaire Cambridge Analytica est sortie au grand jour et que Facebook a décidé de mettre en attente son projet de récolte des données médicales des Américains, face à la tourmente qui risquait d’en découler. « Plus on en parle, plus les gens se questionnent et s’offusquent », dit l’expert, qui croit toutefois que « la tendance à oublier » de la population pourrait profiter au géant américain. Mais légalement, la voie semble libre, et le plan stratégique du projet de partenariat de Facebook a dû être établi en considérant les obstacles possibles, croit M. Waterhouse. « Les bosses, ils vont les contourner », avance-t-il.

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