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De bruit et de fureur

Depuis 35 ans, Gilbert Courtois collectionne les sons des armes et des engins de guerre. Cette rare expertise lui a permis de sonoriser deux séries Apocalypse, dont celle sur la Première Guerre mondiale.

Gilbert Courtois est un passionné des sons de guerre.

Contrairement au commun des mortels, il sait reconnaître la différence entre le son d’un fusil Lebel et celui d’une carabine Berthier. Il sait que les vieux tanks allemands ne font pas le même bruit que les chars français. Et il adore enregistrer les vieux avions de la Première Guerre quand les collectionneurs les sortent du garage.

Cette passion, qui dure depuis 35 ans, lui a permis d’accumuler plus de 600 heures de sons de guerre, qu’il conserve précieusement dans sa colossale banque informatique, avec des dizaines de milliers d’autres fichiers sonores de toutes sortes, tous classés rigoureusement, de façon à être repérés rapidement.

Avec une telle collection, pas étonnant que les réalisateurs d’Apocalypse, Daniel Costelle et Isabelle Clarke, aient fait appel à ses services pour leur série sur la Première et la Seconde Guerre mondiale. Il était l’expert tout désigné pour sonoriser cette excellente production télévisuelle, qui se distingue par sa façon originale de redonner vie à l’Histoire, que ce soit par la colorisation ou par l’ajout de bruits bien précis.

Précis est ici le mot-clé. En effet, pour Gilbert Courtois, l’approximation n’existe pas. Qu’il s’agisse d’un avion, d’un char d’assaut, d’une mitraillette, d’une carabine ou d’un « taxi de la Marne », chaque son que vous entendez dans la série Apocalypse correspond exactement à la machine de guerre que vous voyez dans le film d’archives à l’écran. Les avions Fokker ont des sons de Fokker. Les mitrailleuses Maxim, des sons de Maxim. Et les fusils Lebel, des sons de Lebel.

Aurait-il pu tricher et tourner les coins ronds ? Pas vraiment, dit-il.

« Dans ce milieu, les gens qui s’intéressent aux vieux engins ont une culture incroyable. Ils peuvent reconnaître la marque d’un avion les yeux fermés, rien qu’en l’entendant. »

— Gilbert Courtois, passionné des sons de guerre

« Alors si moi je mets n’importe quoi à l’image, c’est garanti, je me fais casser la gueule au bar ! Quand on a les vrais sons, c’est idiot de ne pas les utiliser. »

Et où trouve-t-il ses « vrais sons » ? Partout où il peut. La France est un pays avec un long passé militaire. Beaucoup de collectionneurs ont conservé des engins de guerre et, pour peu « qu’on leur retourne l’ascenseur », plusieurs se feront un plaisir de démarrer les moteurs pour lui permettre de capturer les sons.

C’est ainsi que Gilbert Courtois écume, une ou deux fois l’an, les conventions d’aéronautique et les rencontres de collectionneurs d’engins motorisés, avec ses micros ultra-performants.

Dans le cas des avions, il reste la plupart du temps sur le terrain, pour capter le démarrage, le décollage ou l’atterrissage. Il lui arrive aussi de monter dans le cockpit, pour saisir le son d’un aéroplane en vol. « Quand c’est un monoplace, par contre, je ne peux pas monter. Alors j’accroche des micros sur le col du pilote. »

LE DÉFI DES ARMES

On aurait pu croire que la série sur la Première Guerre mondiale aurait été pour lui un plus grand défi, considérant l’âge et la plus grande rareté des engins. Il n’en est rien, assure-t-il. Hormis quelques modèles disparus – et bien sûr les bombes, dont le son exact est impossible à reproduire pour des raisons de sécurité évidentes – , la plupart des engins sont encore trouvables en état de marche.

Pour les armes, par contre, c’est un peu plus difficile. Non seulement ne reste-t-il qu’une poignée de fusils, de mitrailleuses et de revolvers en circulation, mais ceux qui les possèdent n’ont généralement pas les munitions pour tirer et encore moins de permis leur en donnant le droit. Ce sont souvent des particuliers, qui en ont hérité de leur grand-père et qui la conservent depuis dans un placard familial. Il va sans dire, il est interdit de les utiliser, sous peine d’amendes très salées.

« C’est plus compliqué, admet Gilbert Courtois, qui a toutefois réussi à en enregistrer un bon nombre au fil des ans. En général, il faut faire fabriquer de nouvelles douilles une par une. Ça coûte cher pour une simple rafale de trois secondes. Trois secondes, 150 euros… Ensuite, c’est dangereux. Et il faut que les armes soient déclarées. Du coup, ça se fait un peu en douce. Il ne faut pas manquer son coup ! »

DU ROCK À LA GUERRE

Gilbert Courtois est, sauf erreur, le plus important collectionneur de sons de guerre en France. Outre la série Apocalypse, pour laquelle il est devenu un indispensable allié, il alimente essentiellement des musées militaires, qui souhaitent monter des installations immersives.

Pour cet ancien guitariste de rock, dont le premier groupe s’appelait Lover’s Love, on peut parler d’un improbable destin.

Reconverti en ingénieur de son au milieu des années 70, Gilbert Courtois a collaboré avec plusieurs artistes de pop français connus comme Alain Souchon, Laurent Voulzy et Désireless (Voyage Voyage). De fil en aiguille, il s’est mis à travailler avec des bruiteurs de cinéma. Cette association l’amènera éventuellement à collectionner les sons de guerre, qui sont aujourd’hui son pain et son beurre.

C’est une passion plus bruyante que d’autres, il en convient. Dans l’immeuble où il possède son studio, les voisins n’apprécient pas toujours.

« Chaque fois que je travaille sur Apocalypse, je me fais virer parce que les gens en ont marre du caisson de basse qui résonne dans les fondations. Quand j’enchaîne des séquences de bombardement, on n’entend rien au 2e, mais au 6e étage, c’est infernal. Il y a le toit qui vibre, il y a toute la taule qui branle. À un moment donné, les gens sont descendus. Ils se demandaient ce qui se passait. C’est vrai que ç’a provoqué des problèmes. J’ai dû payer le resto plusieurs fois ! »

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