« LES AFFAMÉS »

Jour 1 – la forêt

HAM-NORD — Les affamés, peut-on lire sur des pancartes avec des flèches placardées aux quatre coins d’Ham-Nord, une bourgade rurale d’à peine 1000 habitants, perdue dans la région des Bois-Francs.

En suivant l’une d’elles, on se retrouve dans un sentier en terre cahoteux menant à un des lieux de tournage du film prévu pour 2017, qui racontera l’exode d’un petit groupe de survivants vers une sorte de terre promise à l’abri des zombies.

Notre trajet débouche sur une clairière, où sont garées des remorques. Une salle de maquillage a été improvisée dans l’une d’elles. Sur une chaise, le jeune comédien Édouard Tremblay-Grenier (Les démons) reçoit les retouches finales, sous le regard bienveillant de son père, l’humoriste Daniel Grenier (Chick’n Swell).

Même s’il fréquentait la même polyvalente que le réalisateur Robin Aubert – un vieux chum –, Daniel Grenier assure que son fils, âgé de 13 ans, n’a que son talent à remercier pour l’obtention du rôle, un des principaux du film. « Il se promène dans le bois avec une carabine, il manque l’école et il mange des Skittles. Il peut difficilement se plaindre », constate le fier papa.

Un buffet de bonbons est en effet offert à volonté sur une table dehors.

Sans être féru de films d’horreur, l’adolescent s’intéresse aux histoires de zombies.

« Je joue le personnage de Ti-Cul, un garçon qui vit des affaires très éprouvantes. Il croise Réal [Luc Proulx], avec qui il se lie d’amitié. »

— Édouard Tremblay-Grenier

Robin Aubert cherchait au départ un comédien plus âgé, mais il aurait été impressionné par le jeu d’Édouard en audition.

VERT LUXURIANT ET ROUGE SANG

Des VTT multiplient les allers-retours pour transporter les comédiens et membres de l’équipe vers le lieu de tournage, situé au cœur de la forêt dense. Le mercure y chute de façon draconienne, à l’ombre des grandes épinettes de Norvège plantées en rangées et à perte de vue. Au sol, un tapis de tourbe duveteux d’un vert luxuriant complète ce décor irréel.

Robin Aubert et son équipe sont là depuis quelques heures déjà. Plusieurs scènes sont au menu d’ici la tombée du jour.

« Stand-by pour une prise ! », annonce d’une voix forte la première assistante à la réalisation Karine Perron.

Le silence est total lorsque Aubert ajoute « action ! »

Ti-Cul avance dans la forêt avec sa carabine. Robin Aubert suit l’action sur son moniteur. La scène est coupée. « Un peu plus nerveux, Bidou ! », demande-t-il à son jeune acteur.

La scène suivante, Ti-Cul a un genou au sol. Il doit se lever tranquillement en tremblant, immobile, tétanisé. Derrière lui, la respiration rauque d’un homme s’approchant furtivement se mêle aux sons de la forêt. L’ambiance est à couper au couteau. Robin est satisfait, notamment d’avoir pu profiter d’un coup de pouce du soleil, dont les éclaircies soudaines illuminent joliment le visage des personnages.

« Coupez ! », lance Aubert, avant de jeter un regard entendu à son DOP (directeur photo) Steeve Desrosiers. « J’adore ça ! », tranche-t-il.

La scène sera néanmoins reprise plusieurs fois et de tous les angles possibles. Un travail de moine de quelques heures qui se matérialisera en une séquence de quelques secondes dans le long métrage.

Après la scène, le réalisateur nous demande de rester assez évasif sur la séquence tournée. « C’est un peu notre punch », plaide le réalisateur, vêtu d’une chemise de chasse.

Homme de peu de mots, Robin Aubert incarne bien l’expression « une force tranquille ». Entre les prises, il va murmurer à l’oreille de ses comédiens, les réconforte et n’hésite pas à faire des jokes de pet au besoin. Une désinvolture qui ne l’empêche pas de tenir fermement les brides de son projet, alimenté par un parcours et une intégrité qui lui valent un respect naturel.

« Être dans un si beau décor pour faire des affaires laites de même ! », marmonne-t-il, entre deux prises d’une scène où l’hémoglobine dégouline allègrement.

Il n’avait pas en tête cet endroit féerique en écrivant son scénario. « C’est le terrain de mon voisin. Je marche le matin entre mon écurie et ici. Quand les choses ne marchent pas comme je le voudrais, j’essaie de penser à ça », raconte Aubert, bien conscient d’être un privilégié. 

« Quand tu tournes à Montréal, tu retournes chez toi le soir. Ici, l’équipe est soudée, l’ambiance est familiale. »

— Le réalisateur Robin Aubert

UNE SCÈNE INTENSE

La comédienne Brigitte Poupart vient de débarquer en VTT. Elle jouera une scène difficile avec Édouard. « Il fallait que je sois la première dans toute, même pas la deuxième. Mais depuis quelque temps, il n’y a plus grand-chose qui me dérange », chuchote son personnage livide en tailleur, laissant traîner le long de son corps une machette ensanglantée. Un silence de mort règne sur le plateau boisé. Fascinant de constater qu’une dizaine de personnes assistent à une scène aussi intime et poignante.

Impressionnant aussi de voir les comédiens concentrés pendant que les maringouins, voraces, profitent de la brunante pour passer à table.

« Merci, les acteurs, vous étiez extraordinaires ! », louange Aubert après la dernière prise, avant d’enlacer ses comédiens.

Pendant que l’équipe commence à plier bagage, Édouard s’enfonce momentanément dans le bois pour se recueillir après cette scène d’une rare intensité.

Robin Aubert l’imite un peu plus loin, mais pour pisser contre un arbre.

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