Chronique

La belle histoire de Marie-Noëlle

Fin avril, je vous parlais de Marie-Noëlle Simard. Je vous en reparle aujourd’hui, j’espère bien que ce sera la dernière fois. Elle a passé un an dans un CHSLD à se battre pour en sortir, elle en est maintenant sortie.

À 39 ans, Marie-Noëlle est rentrée chez elle.

Je suis allée lui rendre visite mercredi dans son nouvel appartement de Limoilou, où elle habite avec son père. Ça ne fait même pas 10 jours qu’ils ont emménagé, il y a encore des boîtes par terre. Il y a un barbecue sur le balcon, Marie-Noëlle adore le steak. Elle n’en a pas mangé souvent dans la dernière année.

Il y a tout juste un an, Marie-Noëlle était aussi en plein déménagement. Elle quittait le Vietnam où elle vivait avec son père. Elle y recevait du Québec 45 heures de soutien à domicile par semaine, pas d’aide sociale, jusqu’à ce qu’un fonctionnaire ferme le robinet. Quand elle est revenue au Québec, on l’a envoyée dans un CHSLD, où elle coûtait presque deux fois plus cher qu’au Vietnam.

Plus un chèque d’aide sociale chaque mois.

Quand je l’ai rencontrée la première fois, elle venait d’arriver au CHSLD. Elle était en colère, elle hurlait. Marie-Noëlle ne peut pas parler, elle criait sa frustration à travers le pointeur fixé à ses lunettes qui éclaire en rouge des mots sur un grand tableau devant elle. Le mot prison est revenu souvent. Elle ne pouvait pas se faire à l’idée de vivre avec des personnes qui attendent la mort.

Elle habitait au CHSLD Côté Jardins, rue Painchaud, celui-là même qui a bousillé les égouts du voisinage à cause de couches jetées dans les toilettes. Celui où des familles se sont plaint du manque de tact, je pèse mes mots, du personnel quand quelqu’un meurt. Et il en meurt souvent.

Marie-Noëlle le sait, elle voyait « les hommes en noir » venir chercher ses voisins. Elle a fait des cauchemars, puis elle s’est habituée. « À la fin, je n’avais plus peur. » À la fin, elle ne se sentait plus en prison. Juste pas à sa place. La fille a sauté 19 fois en parachute, a voyagé en Tunisie, a fait un baccalauréat en psychologie, une maîtrise en crimino. Tout ça, avec un corps qui ne fait rien tout seul, à cause d’une erreur médicale à la naissance. Tours de cordon, pas de médecin, paralysie cérébrale.

Pour les fonctionnaires du CSSS, Marie-Noëlle est un méchant défi. Je pèse encore mes mots. D’un point de vue mathématique, c’était clair, seul le CHSLD pouvait assurer une « continuité de services » pour Marie-Noëlle. D’un point de vue humain, ils voyaient bien qu’elle mourait à petit feu.

C’est l’humain qui a gagné.

Je n’ai pas toujours été tendre avec les fonctionnaires qui s’occupent de son dossier. Je leur ai reproché de s’enfarger dans les fleurs du tapis, de s’empêtrer dans leurs grilles d’analyse. Bien contente qu’ils aient levé les yeux, posé leur crayon, qu’ils se soient mis pour vrai en mode solution. Je leur lève mon chapeau.

Ça a pris du temps, mais on lui a finalement redonné les 45 heures de soutien à domicile qu’elle avait au Vietnam. Elle a embauché trois préposées, dont une qui a démissionné de Côté Jardins. Marie-Noëlle s’occupera de la paperasse à partir de son ordinateur. Son père a trouvé le logement, qu’il a fait adapter avec le consentement du proprio. Le fauteuil roulant de Marie-Noëlle passe juste dans la porte de sa chambre, ils ont patenté un système pour qu’elle puisse prendre sa douche.

Elle voit le soleil se lever par la fenêtre de sa chambre, plein d’arbres aussi et la piste cyclable juste en face. Quand il fait beau, elle va se promener avec sa préposée. Quand il pleut, elle va sur Facebook ou regarde la télé dans le salon.

Je m’attendais à ce qu’elle règle ses comptes avec le CHSLD, pas du tout. « Ils ont fait leur possible. Je veux que la population comprenne que ce sont des humains qui travaillent avec les moyens du bord. C’est inévitable qu’il y ait des accidents quand il y a 4 préposés pour 33 résidants. » Ça vaut aussi pour la direction et les fonctionnaires, « qui ont des règles qui leur sont imposées ».

Elle est plus triste que fâchée quand elle repense à tout ça. Des accidents, elle en a vu. « Une fois, j’ai trouvé un monsieur par terre. » Elle « sait des choses », mais préfère ne pas s’étendre là-dessus.

Le point rouge s’est arrêté sur le tableau. Elle m’a regardée dans les yeux, pour marquer l’importance de ce qu’elle s’apprêtait à me dire. Le point rouge s’est mis à bouger, lettre par lettre, mot par mot. « C’est un choix de société de mettre les personnes âgées et les personnes handicapées dans des conditions qui... »

Elle s’est arrêtée pour contenir les larmes qui montaient. « ...ne sont pas... » Elle s’est arrêtée encore, a levé les yeux au ciel, est revenue au tableau. « ...humaines... » Une larme a coulé sur sa joue. Elle a enduré ça pendant un an, a perdu 25 lb. « Ça m’a rendue plus humaine. J’ai compris que ce ne sont pas des prisons. »

Sur son mollet, j’ai remarqué un tatou. Un insecte, des ailes. Un papillon ?

-C’est une abeille. Tu as vu La Belle Histoire de Claude Lelouch ?

-Oui, mais ça fait trop longtemps.

-Il y a des abeilles d’Israël qui sont bénies par Jésus. Ceux qui mangent le miel vont vivre de belles histoires dans leur prochaine vie.

Moi, bêtement, j’ai pensé qu’elle s’imaginait en train de s’empiffrer de miel pour vivre de belles histoires dans sa prochaine vie. Des histoires où elle ne serait pas clouée à un fauteuil roulant, où elle pourrait courir, manger, parler. Où elle pourrait danser ou juste essuyer une larme sur sa joue.

J’étais dans les patates.

« Dans ma vie, j’ai vécu plusieurs belles histoires. J’ai peut-être mangé du miel dans ma vie d’avant. »

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