Réforme de l’immigration

Legault bat en retraite

Québec — Critiqué de toutes parts, le premier ministre Legault a décidé de retirer carrément son règlement controversé sur l’immigration, à savoir les nouvelles balises du Programme de l’expérience québécoise, le PEQ, qui soulève une vive controverse depuis une semaine.

Le gouvernement a décidé « de retourner à la table à dessin », explique-t-on. Le tollé soulevé dans le milieu de l’éducation et chez les gens d’affaires indique que le règlement publié à la Gazette officielle par le ministre de l’Immigration, Simon Jolin-Barrette, était mal conçu. Une nouvelle mouture sera soumise au préalable aux représentants des universités et des cégeps ainsi qu’aux représentants des milieux d’affaires, pour une consultation plus en profondeur cette fois.

Québec, qui a confirmé la nouvelle de La Presse en fin de journée vendredi, ne précise pas de nouvel échéancier pour la publication d’une seconde version de son règlement. Pour l’heure, des sources reconnaissent que le règlement déposé était « mal foutu, broche à foin ». Une poignée de collaborateurs de M. Legault se sont réunis au cabinet du premier ministre à Montréal et ont décidé de mettre à la poubelle le règlement, qui avait pourtant fait l’objet d’un décret du Conseil des ministres.

Officiellement, la décision de retirer le règlement a été prise « d’un commun accord » entre M. Legault et son jeune ministre. Mais des sources ont révélé à La Presse que l’annonce, faite en toute fin de journée vendredi, était la conclusion d’un long et difficile bras de fer entre les deux hommes.

M. Jolin-Barrette, confie-t-on, ne voulait rien savoir d’un geste qui serait inévitablement perçu comme un désaveu personnel de celui qui jusqu’ici était un tireur d’élite dans l’équipe caquiste.

Point de presse chargé d’émotion

En début de semaine, un groupe d’étudiants étrangers invités par les partis de l’opposition avaient participé à un point de presse chargé d’émotion pour lever le voile sur les conséquences humaines du règlement publié par le gouvernement dans la Gazette officielle du 30 octobre. Le ministre Jolin-Barrette avait refusé de rencontrer ces étudiants, qui craignaient de voir des mois d’attente et d’espoirs réduits à néant.

Préparée par le ministère de l’Immigration, la liste des 218 domaines de formation admissibles au PEQ présentait des incohérences évidentes. On y retrouvait par exemple un programme de baccalauréat en sciences domestiques, formation actuellement introuvable dans le réseau universitaire québécois. On retenait aussi un programme collégial en modelage, retiré l’an dernier.

Le ministère de l’Emploi avait des réserves quant aux nouvelles balises du PEQ et elles ont été exprimées verbalement, a-t-on confirmé à La Presse, vendredi. Le ministère de Jean Boulet n’avait pas été consulté pour l’élaboration de la liste des 218 programmes, pas plus que la Commission des partenaires du marché du travail. Le ministère de l’Emploi, lui, fonctionne avec une liste de 153 métiers « en déficit », pour lesquels le Québec manque de travailleurs actuellement.

Clause de droits acquis

Dès le début de la controverse, à l’Assemblée nationale, François Legault et le ministre Jolin-Barrette avaient martelé que le programme était une bonne décision. Inflexible en dépit des critiques, M. Legault s’en était pris jeudi au secteur économique, et nommément au président de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, Michel Leblanc, l’accusant de vouloir favoriser l’immigration pour étendre le « cheap labour ». L’afflux d’étrangers fait baisser la pression sur les salaires, ce qui constitue une bonne nouvelle pour les employeurs, selon M. Legault.

De janvier à juin 2019, le Québec avait reçu 20 400 étudiants étrangers, ce qui avait porté la cohorte totale à 70 600. Ces étudiants déjà arrivés au Québec se trouvaient en bonne position pour obtenir très rapidement un « certificat de sélection » du Québec. Devant le tollé, plus tôt cette semaine, M. Jolin-Barrette avait accordé une clause de droits acquis – les étudiants étrangers arrivés au Québec avant le 1er novembre ne perdaient pas leur privilège en dépit du nouveau règlement.

Les réactions à Québec étaient unanimes : les trois partis de l’opposition ont salué la décision de François Legault de battre en retraite, soulignant toutefois que le gouvernement et le Québec y perdaient des plumes.

« Le gouvernement corrige sa décision, d’une certaine façon, mais il est clair que cela va laisser des traces », a soutenu le chef parlementaire du Parti libéral, Pierre Arcand.

« Le premier ministre doit reconnaître l’évidence en retirant ce dossier névralgique [à Simon Jolin-Barrette] et le confier à une autre personne », a ajouté M. Arcand par voie de communiqué.

Pour le Parti québécois, Pascal Bérubé a souligné que ce recul était « une bonne nouvelle, il valait la peine de se mobiliser à l’Assemblée nationale ». C’est pour lui la victoire « des étudiants, des gens des collèges, des universités, des patrons, des gens qui vivent avec nous au Québec, qui parlent français et ont quelque chose à nous apporter ».

Pour Gabriel Nadeau-Dubois, de Québec solidaire, ce recul était inévitable, tant la réforme était mal conçue. « C’était la seule option, la seule question était le moment où cela allait arriver. Le ministre Jolin-Barrette a refusé de faire preuve d’humilité depuis une semaine, le premier ministre n’avait d’autre choix que de le désavouer », a souligné M. Nadeau-Dubois.

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