ÉDITORIAL

La longue guerre

On se souvient de Lyndon B. Johnson surtout pour sa décision d’impliquer à fond l’Amérique dans la guerre du Viêtnam. Mais, en janvier 1964, il y a donc 50 ans, son discours sur l’état de l’Union devait se révéler historique, lui aussi. Il fut largement consacré à une autre offensive : la guerre à la pauvreté.

Il élabora une feuille de route en vertu de laquelle furent notamment créés la Sécurité sociale ainsi que les programmes Medicare et Medicaid. Il professa la nécessité d’une meilleure éducation, d’une formation professionnelle plus efficace, de communautés plus dynamiques, le tout étant susceptible d’aider les plus pauvres à s’aider eux-mêmes.

Cette guerre fut-elle victorieuse ? Entre 1964 et 1973, le taux de pauvreté dégringola bel et bien de 19 à 11 %.

Puis vinrent les conséquences économiques du Viêtnam, une crise du pétrole, une méfiance croissante à l’endroit de l’État, l’Irak (deux fois), l’Afghanistan, la crise du capitalisme financier. De sorte que le taux de pauvreté est aujourd’hui remonté à 16 % et que le problème préoccupe à nouveau. Le 28 janvier prochain, Barack Obama abordera à son tour dans son discours sur l’état de l’Union les thèmes de la pauvreté et de la justice sociale.

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Pendant ce demi-siècle, les États-Unis en ont appris beaucoup sur la pauvreté dans un pays pourtant opulent – une connaissance qui ne nous est pas inutile. Il s’agit d’un phénomène plus complexe qu’on le croit et dont la gauche et la droite ignorent toutes deux (volontairement ?) l’un ou l’autre aspect.

Ainsi, l’aide gouvernementale, qui fut l’arme de Johnson, fonctionne : sans elle, le taux de pauvreté serait instantanément multiplié par deux, ont déterminé les statisticiens. De même, une hausse du salaire minimum, ce que compte notamment proposer Obama, est une mesure efficace malgré les craintes quant à son effet sur l’emploi.

D’autre part, on sous-estime la puissance d’autoreproduction de la pauvreté.

Ainsi, des chercheurs de Harvard ont conclu que le lieu de résidence est le facteur le plus déterminant, avant la race ou l’éducation supérieure, en termes d’accès à la classe moyenne. Vient ensuite la famille : le taux de pauvreté de celles où vivent les deux parents est de 6,2 %, mais il est de 31,2 % lorsque la mère est seule. Or, le nombre de familles monoparentales a triplé (aujourd’hui 35 %). Enfin, une donnée troublante : le marché du travail rejette de plus en plus les hommes. 26 % d’entre eux n’ont plus d’emploi.

Dernier point.

Par effet de pure démagogie, les inégalités en sont venues depuis quelques années à paraître moins acceptables que la pauvreté en tant que telle. Or, l’économie n’est pas un jeu à somme nulle. Et si l’inégalité extrême est en effet immorale, la pauvreté réelle est bien pire pour les êtres humains en chair et en os qui en souffrent.

C’est elle qu’il faut continuer à combattre en priorité.

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