Rafaël Ouellet

Cinéma parité

Le réalisateur Rafaël Ouellet a présenté des films de la rétrospective Ingmar Bergman – son cinéaste fétiche – à la Cinémathèque québécoise, en cours jusqu’au 30 avril. Le cinéaste de Camion et de Gurov et Anna est très demandé en ce moment à la télévision (Fatale-Station, Nouvelle adresse, Ruptures, Blue Moon, Cheval-Serpent, etc.). Discussion sur un sujet de l’heure : la parité.

Je ne t’ai pas annoncé le sujet de notre discussion, mais je commence sans détour : jasons parité. Pour les réalisatrices, il y a des mesures intéressantes qui ont été mises en place par Téléfilm Canada et la SODEC depuis deux ans et qui semblent porter leurs fruits. Qu’en penses-tu ?

Terrain glissant, on s’entend…

Terrain glissant, mais je sais que t’es capable d’en prendre…

Je vais dire quelque chose qui aura peut-être juste l’air d’un coup d’éclat progressiste, mais si on me disait : « Tasse-toi pendant cinq ans » et que c’était clair, ou si on me disait : « Si tu as calculé que tu ferais dix films d’ici la fin de ta carrière, divise ça par deux », je signerais sans problème. Je veux faire partie de ce mouvement-là. Si c’est une petite chose que je peux faire, tant mieux. Le problème, c’est que je ne suis pas sûr à quel point c’est clair. Il y a des frustrations. Est-ce que c’est la parité qui engendre ça ? Pas vraiment. Mais quand j’ai commencé à faire du cinéma, il y a 12 ans, il y avait 30 projets proposés aux institutions. On est rendus à 80 et il y en aura 100 d’ici deux ans.

Avec toujours la même enveloppe budgétaire…

Oui. Ou même moins. Je suis un produit de la démocratisation des moyens cinématographiques. Je ne peux pas cracher là-dessus. Mais on tombe dans une ère… je ne vais pas dire de rectitude, mais où on a envie d’en donner un peu à tout le monde. On veut encourager la continuité, mais aussi trouver les pépites dans la relève. On veut soutenir les films de genre, les films grand public, les films de festivals, le cinéma autochtone… Ce n’est pas seulement une question de parité. La tarte n’est pas plus grande, et les tranches sont de plus en plus petites. Tu ajoutes la parité et la diversité, et ça devient flou. C’est mon métier, réaliser. Je l’exerce depuis 20 ans. J’aimerais juste que les balises soient plus claires.

Tu trouves qu’on ne soutient pas assez ceux qui sont en mi-carrière ?

C’est un concept flou. J’étais un jeune réalisateur jusqu’à l’an dernier peut-être ! Depuis Camion  [en 2012], je n’ai écrit qu’un seul film et je viens à peine de le faire entrer dans la machine du financement public. J’ai eu deux refus, ce qui n’est pas énorme. Il est encore vivant. Je n’ai pas à me plaindre, mais j’avais la prétention de penser qu’il serait accepté plus rapidement, étant donné ma feuille de route et le « succès » de Camion. Stéphane Lafleur et Maxime Giroux, sauf erreur, n’ont pas eu de financement pour leur dernier projet.

Des cinéastes de ta génération…

Oui. Avec des profils similaires au mien. Ma génération, dans le métier, est à 90 % masculine. Les nominations aux Iris cette semaine ont montré que les mesures en faveur des femmes ne vont commencer à porter leurs fruits que dans un ou deux ans. Je ne peux pas dire que je suis une victime de la parité, mais j’aimerais que les choses soient assez claires pour que je puisse calculer mes chances de faire d’autres films. C’est tout ! Sinon, je suis absolument en faveur. Sophie Dupuis, Miryam Bouchard, Myriam Verreault, Anne Émond, dont je suis un grand fan : je veux voir leurs prochains films. Il faut aussi trouver d’autres avenues, comme Netflix. On ne peut pas se contenter des 20 films par année que la SODEC et Téléfilm peuvent financer.

Il doit y avoir beaucoup de réalisatrices qui attendent leur tour depuis longtemps, encore plus que les gars…

Tout à fait. En plus, le sexisme systémique et le manque de parité ont fait en sorte que beaucoup de femmes de notre génération ont remisé très tôt leurs ambitions de réaliser des films. Elles ont choisi d’autres métiers : assistante, directrice photo, monteuse… Je ne vois pas beaucoup de filles qui passent à côté de leur rêve, parce que leur rêve a été éteint il y a longtemps ! Il faut que ça change. J’essaie de faire ma part. En télé, ce n’est pas seulement grâce à moi, mais mes plateaux sont paritaires. C’est important pour moi.

En télé, il y a seulement 25 % de réalisatrices au Québec…

Il y a encore beaucoup de préjugés. On donne les séries à gros budgets aux gars et quelques films indépendants à petit budget aux filles. Il faudra surveiller ça aussi. Est-ce que les films à 5 ou 7 millions vont être réservés aux hommes ?

Est-ce que la télé, pour le réalisateur que tu es, peut devenir un piège ? En te gardant loin du cinéma ? On te confie beaucoup de séries, tu es très demandé…

Peut-être. Je voulais faire du cinéma quand je suis arrivé à Montréal à 22 ans – j’en ai 44 –, mais j’ai commencé à travailler à MusiquePlus et j’ai mis le rêve de côté. La télé m’a aussi un peu détourné du cinéma récemment, avec des projets très prenants comme Fatale-Station. Mais je m’y suis remis, et ça reste une priorité pour moi. Ce qui me manque, c’est de raconter mes propres histoires. Mais j’ai le privilège de pouvoir réaliser celles des autres. C’est un beau métier. Je regardais les acteurs et actrices finalistes aux Iris cette semaine : Élise Guilbault, Karine Vanasse, Charlotte Aubin… Il y en a plein que j’ai eu la chance de diriger. Je suis un privilégié.

En parlant des Iris, trouves-tu comme moi qu’on dilue le prestige du gala en élargissant la catégorie du meilleur film à sept finalistes ? Ou tu trouves que je chiale pour rien ?

[Rires] Il y a une loi du silence. J’ai beaucoup d’affection pour les gens qui s’en occupent, mais j’ai de la misère avec le gala depuis toujours. Je ne sais pas si le gala sert vraiment à faire la promotion du cinéma québécois. On dirait que les Félix n’existent pas et que c’est la GAMIQ [le Gala alternatif de la musique indépendante du Québec]. Oui, on distribue des prix à tout vent. Si bien qu’on se demande si les jurys cherchent des mérites à tous les films. Est-ce que la coiffure était bien dans Et au pire, on se mariera ? Est-ce qu’il faudrait un prix pour la cascade du début de De père en flic 2 ? Il y a tellement de prix qu’il faudrait qu’il y en ait pour tout le monde. Parce que les oubliés se posent encore plus de questions. Je n’ai pas vu Boost, c’est peut-être très bon, mais qui a vu Boost ?

Je n’en avais même jamais entendu parler…

Si on veut faire la promotion du cinéma québécois, ce qui est clair, c’est qu’on passe à côté. On commence chaque gala en faisant des blagues sur « le film que personne n’a vu » ou que « 613 personnes ont vu au cinéma ». C’est toujours ça, le numéro du début. Je sais que les intentions sont bonnes, que c’est fait avec amour et transparence, mais qui va regarder ce gala-là ? Je ne veux insulter personne, mais il y a cinq ans, j’ai prédit que le gala allait se retrouver à ARTV. Avec des nominations comme celles de cette semaine, le public est aussi concerné que pour les Masques [feu le gala du théâtre]. C’est du « par nous, pour nous ». Mais peut-être que c’est juste moi qui suis décalé…

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