Chronique

King Donald, la suite

Bon, avec une Chambre des représentants démocrate, Donald Trump devra être plus prudent ! Il sera sous plus haute surveillance, n’est-ce pas ?

Voyons donc.

À peine sa conférence de presse autoritaire achevée, il congédiait son procureur général.

C’est vrai : une des pires choses qu’a faites Donald Trump (la liste est longue) est d’avoir nommé Jeff Sessions procureur général. Et pourtant, le congédier est bien plus grave.

Il y a bien pire qu’un conflit de personnalités ici. C’est l’État de droit qui est attaqué. L’État de droit tel que l’ont perfectionné les institutions américaines depuis 200 ans, avec ses pouvoirs et contre-pouvoirs indépendants les uns des autres.

Un président peut évidemment nommer et congédier qui il veut à la tête des départements et des agences de l’État. Mais c’est la deuxième fois que Trump congédie une personne clé du système judiciaire pour manque de servilité. En 2017, il avait limogé le directeur du FBI, James Comey, qui refusait de lui assurer sa loyauté personnelle – la loyauté du patron de la police fédérale est d’abord envers la Constitution et les lois du pays.

Et depuis un an, on sait que les jours de Sessions sont comptés pour les mêmes raisons.

Quand l’enquête indépendante de Robert Mueller sur l’interférence russe a été déclenchée, Sessions s’est immédiatement déclaré en conflit d’intérêts pour la superviser. Il avait été très impliqué dans la campagne de Trump et il pourrait être un témoin. Il n’y avait rien d’héroïque là-dedans. N’importe quel avocat ayant lu son code de déontologie aurait fait la même chose. Le contraire aurait été un manque d’éthique, un acte illégal, en fait.

Ces considérations juridiques n’ont évidemment aucune importance pour Trump. Une fois Sessions, un allié de la première heure, sorti du dossier russe, qui allait contrôler Mueller ? Ni le directeur du FBI ni le procureur général…

On a donc assisté depuis plusieurs mois à cette enfilade surréaliste de tweets où le président des États-Unis agressait jour après jour Jeff Sessions.

Des élus républicains ont pris la défense de Sessions à l’époque, disant que son congédiement serait inacceptable. Ils vont bien entendu rentrer dans le rang comme autant de pleutres, comme chaque fois…

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Avant d’être nommé procureur général par Donald Trump, Jeff Sessions avait déjà la réputation d’être l’un des plus horribles conservateurs de la politique américaine.

Procureur en Alabama, il avait été nommé juge par Ronald Reagan en 1986. Le comité judiciaire du Sénat, dominé par les républicains, ne l’a même pas retenu pour le vote de confirmation – un cas rarissime. On le soupçonnait de racisme, sur la foi de témoignages de certains collaborateurs.

Sa nomination à la tête des procureurs fédéraux n’annonçait rien de grandiose. Il a néanmoins fait preuve de droiture en se retirant du dossier russe.

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Cette « démission à la demande du président » peut être vue comme un acte de défi et d’autorité de la part du président. C’en est un en apparence. C’est aussi un geste de faiblesse et de panique, qui survient comme par hasard le jour où on sait que les démocrates seront en position de force dans la Chambre basse. Le président envoie le signal qu’il ne se laissera pas faire.

Qui sera le prochain ? Mueller lui-même ? Il ne faut rien exclure. Peut-être Trump mettra-t-il fin à l’enquête, en nommant un procureur général plus malléable. Il n’attendra pas que les accusations lui tombent dessus, s’il y a lieu.

Hier encore, en conférence de presse, il qualifiait l’enquête Mueller de canular et de fraude. On s’est habitué, il l’a dit mille fois. On ne devrait pas. 

Quand le chef d’État le plus puissant au monde ridiculise les institutions judiciaires, il les affaiblit durablement. C’est un message qui résonne à travers le monde, on n’y échappe pas.

Quel message ? Dans ce pays qui a créé la première Constitution où était formellement consacrée la séparation des pouvoirs, le chef de l’État n’y croit pas. Il n’y croit tellement pas qu’il estime avoir le pouvoir de se « pardonner » lui-même en cas de condamnation.

Ainsi pensaient les rois, du temps où l’on disait : The King can do no wrong.

Qu’on vienne nous dire ensuite que les Américains ont voté massivement mardi !

Ah, en comparaison des 83 millions de 2014, 114 millions ont voté mardi. On est passé de 37 % à à peine 50 %… Mais ce n’est toujours bien que la moitié des adultes américains. On nous dira que pour des élections où la présidence n’est pas en jeu, c’est très bien… Ça n’en est pas moins médiocre. Ça n’en est pas moins le signe que des dizaines de millions n’en ont rien, mais vraiment rien à cirer, ou ne sont pas trop dérangés par King Donald…

C’est leur choix, finalement.

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