LES LIGNES HORIZONTALES

Partir au bon moment

Chronique d’une mort annoncée

Gabriel García Márquez

Pour répondre à votre question, non, n’eût été sa récente disparition, ce texte n’aurait probablement pas porté sur Gabriel García Márquez.

On se surprend parfois à ne s’intéresser à l’œuvre d’un artiste qu’après son passage et à se le reprocher vaguement. C’est souvent d’un ton moralisateur qu’on souligne que… ah, maintenant qu’il n’est plus, son œuvre est soudainement incontournable. Moi, je n’y vois aucun mal. Les médias rapportent la mort, reviennent sur l’œuvre, et nous y replongent, naturellement. Tant mieux pour l’artiste et pour sa succession.

Dans la légende d’un artiste, la mort n’est qu’un épisode. Et la meilleure promo accidentelle.

J’ai eu l’occasion, lors du Grand Rire de Québec, d’échanger quelques mots avec Bill Cosby, légende vivante de l’humour américain. Je lui ai demandé pourquoi depuis 30 ans aucun de ses spectacles n’avait été diffusé en DVD. Sa réponse : « Parce que, quand je ne serai plus là, Mme Cosby voudra encore que je travaille pour elle… »

J’ai atterri à Paris voilà deux semaines pour donner une conférence sur la génétique à la Sorbonne (ou faire des spectacles de blagues, choisissez).

Dans une petite librairie de la rue Rambuteau, l’œuvre de García Márquez est au premier plan. J’avais lu Cent ans de solitude mais j’avais mis à peu près autant de temps à le lire. J’ai donc opté pour Chronique d’une mort annoncée et Mémoire de mes putains tristes, plus brefs. La caissière, sûrement propriétaire, a l’âge de mes parents, mais combiné. On parle ici d’une cent trentaine d’années.

Installée derrière son comptoir, chaque phrase qu’elle prononce me tire un sourire.

Je viens de trouver la voix de femme qui double tous les films en français depuis 50 ans.

Je lui tends cinq livres et, quand elle nomme les auteurs, comme si elle les présentait dans un gala télévisé, on jurerait qu’elle se rappelle simultanément qu’elle a eu une aventure avec chacun d’entre eux :

« Rufin ! Oh! là là, dites donc ! Y a pire, y a pire ! » Et on la croirait sur le point de poursuivre avec : « Les Champs-Élysées, les grands soirs, le champagne ! »

« Oh, Pennac, mais bien sûr ! » Et dans ma tête elle continue avec : « Y avait c’bistrot du XVIe, c’était en 73… »

« Ah, García Márquez… » Avec le ton que l’on doit aux disparus, elle y va même d’un petit regard vers le ciel. Et on jurerait qu’elle s’apprête à enchaîner avec : « C’était l’époque des grands boulevards, j’étais encore jeune fille… »

« Emmanuel Carrère, ehhh bien voilà ! » Et je suis sûr qu’elle se retient d’ajouter : « Si j’avais encore ma taille de pucelle, j’vous dis pas… l’Emmanuel, ça irait au taquet ! »

J’amorce Chronique d’une mort annoncée, titre évocateur. L’auteur fut hospitalisé avant de rendre l’âme chez lui, le 17 avril dernier. Le court roman n’est pas à prendre à la légère. Après 30 pages, on est introduit dans un contingent de personnages et il faut tenir la route. Santiago Nasar est menacé de mort par les jumeaux Pedro et Pablo Vicario, fils de Poncio et Pura Vicario, parce qu’il aurait volé la virginité de leur fille, Angela Vicario, avant que celle-ci ne se marie avec Bayardo San Roman, fils d’Alberta Simonds et de Petrenio San Roman, héros de guerre civile et notoire pour avoir mis en fuite, lors du désastre de Tucurinca, le colonel Aureliano Buendia, qui, à moins que je ne me trompe, est un personnage de Cent ans de solitude. Ajoutez une Margot, une Flora, une Luisa et Clotilde Armenta, et on est candidat à être perdu dans pas long. J’ai cru pendant un moment que Carey Price était aussi mêlé à l’histoire, mais j’avais seulement allumé internet trop vite…

Tout le récit tourne autour d’une mort, annoncée dans ce cas-ci. On ne peut s’empêcher de revenir sur le départ de García Márquez. Ainsi que d’autres artistes qui ont marqué leur génération mais dont la mort prématurée a probablement contribué à préserver l’étoile.

Je crois que Kurt Cobain devait avoir encore plusieurs bonnes chansons dans le ventre et serait probablement très pertinent aujourd’hui. Mais aurait-il été heureux de voir Jim Morrison tenter de traverser le disco ? J’aime les Doors mais il m’est impossible d’imaginer Morrison en 1984 en complet pastel et Ray Manzarek à la guitare-clavier. Morrison, à 27 ans, avait une bedaine suffisante, et la fin prématurée du groupe, parfaite, n’a fait qu’enrichir son mythe. Les Doors ont probablement fait plus d’argent après la mort de Morrison en arrêtant que s’ils avaient continué.

Elvis Presley. Allez voir son dernier spectacle sur YouTube, en juin 1977. Le King est mort 50 jours plus tard, et c’est exactement ce qui devait arriver. À sa mort, Elvis était sur le point d’entreprendre une nouvelle tournée. Il est à parier que si celle-ci avait eu lieu, on se gaverait aujourd’hui d’une vidéo du King étendu sur scène, exécutant la grande danse de la fin en plein arrêt cardiaque dans un beige aréna de Cleveland en 1979.

Après avoir terminé Chronique d’une mort annoncée, paru en 1981, j’ai enchaîné avec Mémoire de mes putains tristes, dont la toute première phrase est : « L’année de mes 90 ans, j’ai voulu m’offrir une folle nuit d’amour avec une adolescente vierge. » L’ouvrage date de 2004 et essayez de le lire sans sourire tout le long.

Semble-t-il que Gabriel García Márquez est donc lui aussi parti au bon moment, c’est-à-dire très tard. Il n’avait pas à le faire plus tôt pour sauver l’honneur, tout était bien solide, jusqu’à la fin.

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