Les lignes horizontales

Lecture réparatrice

Renaud Jean est né en 1982. Retraite est son premier livre.

C’est écrit sous la photo de l’auteur.

Bon, je vais essayer de faire une histoire courte, et je vais échouer.

Je terminais récemment un cycle de travail très intense. Les quatre spectacles que je donne chaque semaine constituent en soi un travail à plein temps, mais je me permets une sortie de piste fin octobre avec l’animation du gala de l’ADISQ. Après celui-ci, je rampe péniblement jusqu’à Noël.

Mais cette année, j’ai poussé un peu. Après l’ADISQ, ont suivi le lancement d’un DVD, puis l’écriture d’un numéro pour le Bye Bye, un texte qui n’existait pas le 1er novembre et qui fut joué pour quatre millions de téléspectateurs le 20 décembre. (Non, c’est pas en direct. Plus personne ne sait si le Bye Bye est en direct. J’ai passé mon temps des Fêtes à dire : Non, ils ne le font plus en direct depuis 1992…)

Début janvier, j’y allais avec la rédaction d’un autre numéro pour l’adaptation québécoise de Saturday Night Live, rebaptisée ici SNL Québec, dont j’ai eu le plaisir d’animer la première édition, en plus de jouer dans des sketches, en direct, le 8 février dernier. (Oui, c’est en direct…)

Donc, l’enchaînement de ces événements en parallèle de mes spectacles fait que mon système, depuis environ six mois, carbure à l’adrénaline. À l’urgence, même. La charge de travail est telle que mon esprit n’a d’espace pour rien d’autre. Je ne sens rien. Ni solitude, ni déception, ni nostalgie, ni douleur. Rien. Je suis juste vaguement souriant. Mon cerveau est gelé par la création.

Après SNL Québec, une réception était organisée et j’en fus un joyeux participant. À la fin, je crois avoir dit à quelqu’un : « Moi, j’prends mes cliques pis mes claques ! Va juste falloir que tu m’expliques c’est quoi des cliques ! Ha ha ! »

Glorieux, tout simplement.

Mais le lendemain, bénéficiant aussi de quelques jours de congé de spectacle, mon camp, je sacre à la campagne. J’apporte un paquet de livres et je veux juste lire, regarder dehors un peu, lire encore, regarder le ciel et dire « ça s’couvre, ça s’couvre… » puis lire encore. C’est ça, le plan.

Retraite, de Renaud Jean, figure dans la pilette (petite pile ?) de livres emportés. En plus, le titre se coordonne parfaitement avec mon état. J’ai une tendance à l’isolement. Je suis un sauvage de haut niveau. C’est probablement une manière inconsciente de garder l’équilibre. Il m’arrive même de me planifier des journées sans humains. Une journée où à aucun moment je ne vais parler ou même apercevoir un autre être humain. Pensez-y. À quand remonte la dernière fois où, pendant toute une journée, vous n’avez aperçu absolument personne ? Les spas, les massages, j’y crois, mais essayez une journée complète sans croiser une autre forme de vie autre que les marmottes. Je vous jure que ça rince un système.

Mais arrivé à la campagne, après la fin de la réception et quelques heures de sommeil, je m’aperçois de mon erreur. L’adrénaline de la veille à SNL était trop forte. Le clash est trop grand. L’intensité baisse trop rapidement. Et ça pète. Mes excès de comptoir, aucunement ressentis jusque-là, m’explosent en plein visage. J’ai un mal de tête soudain et brutal. J’ai mal au cœur, je suis étourdi, tout lâche. Mon corps vient de comprendre qu’on a fini et il me renvoie tout. Les déceptions non gérées, l’anxiété non traitée, la fatigue accumulée, tout remonte. Je m’allonge sur le plancher de la salle de bains dans un t-shirt de Metallica aux couleurs de la tournée St. Anger (leur pire album) et une vieille bobette de chalet qui ne demande qu’à mourir. Franchement, j’ai déjà mieux paru.

Toute la nuit, j’ai chaud et je roule dans le lit. Il est incompréhensible d’être incapable de dormir dans un état de fatigue si avancée. Je finis par arracher quelques heures de sommeil à cette nuit bâtarde mais me réveille encore plus fatigué, tellement j’ai fait des rêves compliqués. (Cher subconscient, creuser le solage chez Larry Robinson, était-ce vraiment pertinent ?)

Le lendemain matin, c’est en amorçant ma lecture que mon système commence à se tempérer. La première nouvelle fait d’ailleurs mention de voyageurs incapables de dormir pris par l’angoisse mais rassurés aux premières lueurs du jour. La deuxième s’ouvre avec un automobiliste qui fait la route seul vers les Laurentides. Tomber sur une histoire où le personnage principal se trouve dans le même état que soi est rassurant. À moins de lire la Bible.

Je traverse le recueil avec le soleil du matin comme lampe de lecture et une forme de vie reprend place sur ma face. Arrivé à la nouvelle qui porte le titre du livre, j’ai renoué avec mes sens et j’apprécie grandement l’écriture et le style du jeune auteur. Je constate d’ailleurs qu’il s’agit sûrement de la première fois que je lis un auteur plus jeune que moi. Ça ne me donne pas un coup de vieux. Disons, une légère taloche.

Renaud Jean est né en 1982.

En pleine dynastie des Islanders de New York, ce qui explique probablement son talent, sa fougue et sa barbe.

Je termine ces quelques heures de lecture et vais beaucoup mieux, les membres de ma face pointant maintenant vers le haut. Je veux achever le livre et ne rien faire pendant trois jours… mais j’ai une idée pour une nouvelle joke, je vais juste la noter… une histoire de cliques pis de claques… bah, je vais aussi la phraser, elle sera prête à jouer… je vais peut-être l’essayer sur scène vendredi à Ottawa…

Retraite est son premier livre.

J’aurai probablement, un jour, besoin de son deuxième.

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