Chronique

Le « confort » des sans-abri

Faudrait-il des fauteuils roulants qui roulent mal pour éviter que les gens qui en ont besoin y prennent plaisir et fassent en sorte que leur jambe ne guérisse jamais ? Faudrait-il des lits d’hôpitaux encore plus inconfortables pour éviter que les patients y prennent goût et décident de ne plus jamais quitter l’hôpital ?

C’est Léonie Couture, directrice de La rue des femmes, qui pose ces questions, le regard indigné. Comme bien des gens, elle a été choquée par les propos du directeur général de la Mission Old Brewery, Matthew Pearce, rapportés par mon collègue Hugo Meunier la semaine dernière. Avec raison. Rappelons que M. Pearce parlait de la volonté de son refuge de ne pas offrir trop de « confort » aux sans-abri pour éviter qu’ils y prennent goût et que l’itinérance devienne « un style de vie ». Comme s’il y avait vraiment des gens qui aspiraient à faire carrière dans la misère.

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Fondatrice de La rue des femmes, un organisme qui vient en aide aux femmes sans-abri, Léonie Couture se bat depuis 20 ans pour faire comprendre à qui le veut bien que l’itinérance n’est pas une question de logement ou d’argent. C’est avant tout un état de détresse profonde.

Bien sûr qu’il faut des places d’urgence. Bien sûr qu’il faut des logements réellement abordables. Mais il faut aussi des logements adaptés, comme des foyers supervisés pour ceux et celles dont l’état est si fragile qu’ils ne peuvent pas vivre de façon autonome.

Les femmes que l’on accueille à La rue des femmes portent des blessures profondes, souvent invisibles au premier coup d’œil. Elles ont subi de la violence et des agressions. Elles ont été abandonnées, dépossédées. Elles sont très malades. L’itinérance n’est pas un choix pour elles, mais comme un état de coma causé par un traumatisme. Pour s’en sortir, elles ont besoin de soins.

Mais comment leur offrir ces soins quand les refuges et les maisons d’hébergement débordent ? Léonie s’inquiète. Les femmes sont de plus en plus nombreuses à frapper à sa porte. Et, faute de places, elles sont de plus en plus nombreuses à dormir dehors, dans un entrepôt ou au fond d’une ruelle. De plus en plus nombreuses à devoir vendre leur corps pour une nuit au chaud.

Où iront-elles cet hiver ? Certainement pas à la Mission Old Brewery. « Les femmes, tu leur parles de la Mission Old Brewery, c’est comme les envoyer en prison. Elles aiment mieux s’en aller dehors. C’est moins dur, moins humiliant. Quand elles y vont, c’est à reculons. »

La sinistre description qu’en fait Hugo Meunier, qui a passé trois semaines dans la rue dans le cadre de la série documentaire 21 jours de TV5, est fort éloquente. « Imaginez le pire dortoir que vous avez vécu en voyage, multipliez par 10, ça vous donne une idée de la nuit que je viens de passer. »

« Si c’est trop confortable, ils vont s’encroûter… », disent certains. Cette idée n’est pas nouvelle. Léonie Couture l’entend depuis 20 ans. Et ça lui donne toujours autant envie de hurler.

Que l’on ferme de grands refuges comme celui de la Mission Old Brewery, dont les gens ne veulent pas, elle n’a rien contre. À condition d’offrir en échange d’autres services plus adéquats sous un même toit. « J’ai toujours dit que ça n’a pas de bon sens d’accueillir les gens la nuit et de leur demander de s’en aller le matin. Ici, on a des lits d’urgence. Mais les gens ne partent pas le jour. Parce que c’est le jour qu’on peut les aider à se retrouver ! La nuit, ils dorment ! »

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Même avec des moyens modestes, La rue des femmes fait tout pour que ses protégées soient accueillies le mieux possible. C’est une question de dignité et de respect. Car accueillir les gens dans un taudis, c’est leur dire qu’ils ne méritent pas mieux. « On s’assure toujours que ce soit beau. On met des fleurs. Comme lorsqu’on reçoit des gens qu’on aime. »

Ce n’est pas le grand luxe pour autant. Pour accéder au bureau de Léonie, il faut passer devant le corridor des « urgences » de La rue des femmes. Là, derrière un muret, trois femmes dorment sur des petits matelas bleus. Des matelas comme on en trouve dans les gymnases, posés à même le sol. Léonie aimerait bien que ce soit plus confortable encore. Mais son organisme, qui chaque soir est obligé de dire à des femmes en détresse qu’il n’a pas de place pour elles, n’en a pas les moyens. Alors on va au plus pressant, en attendant d’ouvrir, l’hiver prochain, une troisième maison qui offrira de nouveaux lits d’urgence et un centre de jour de 30 places.

« Ce sont des gens malades », répète Léonie. Pas des gens paresseux, pas des gens qui sont pauvres « par leur faute ». Ce sont des gens malades, qui ont vécu des choses terribles. Et il faudrait par-dessus le marché les punir ou les humilier en leur offrant le moins de confort possible ? Pourquoi tant de mépris ?

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