Éditorial Ariane Krol

États-Unis
Cinq tendances étonnantes dans le financement de ces élections

On se dirige vers un nouveau record. Plus de 5,2 milliards de dollars américains seront dépensés dans le cadre de la campagne qui s’achève, soit presque 24 % de plus qu’aux dernières élections de mi-mandat, prévoit le groupe de recherche indépendant Center for Responsive Politics.

On s’entend : vues de ce côté-ci de la frontière, les sommes que les candidats doivent récolter et dépenser sont vertigineuses, voire délirantes. Elles nous en disent cependant beaucoup sur l’état d’esprit de cette fin de campagne.

Voyez plutôt.

Les démocrates se démarquent

Le financement récolté par les démocrates est le principal moteur de la hausse, signale le Center for Responsive Politics. Qu’ils aspirent à la Chambre des représentants ou au Sénat, les candidats démocrates ont recueilli, dans l’ensemble, davantage de fonds que les républicains. Attention, on ne les donne pas gagnants pour autant. Si les démocrates semblent encore en bonne voie de regagner la majorité à la Chambre des représentants, on ne peut pas en dire autant du Sénat. Ces sommes record témoignent cependant de l’intensité de la course.

« L’enthousiasme, ou à tout le moins l’intérêt, est beaucoup plus élevé que ce que nous avons vu en 2014. Ça explique non seulement les dons, mais pourquoi les campagnes dépensent autant en publicité : il y a tellement en jeu », confirme Michael Franz, codirecteur du Wesleyan Media Project et professeur en études gouvernementales et légales au Bowdoin College du Maine.

Les femmes sortent leurs chéquiers

Elles ont sans doute plutôt dégainé leurs cartes de crédit et leurs téléphones cellulaires, mais l’effort de guerre est clair. Les Américaines ont donné plus que jamais aux candidats durant la campagne actuelle, en particulier aux démocrates… et aux candidates. Ce sont en effet les candidates démocrates qui ont reçu le plus d’argent de la part des électrices – plus que les candidats masculins, qu’ils soient démocrates ou républicains. C’est une première, souligne le Center for Responsive Politics. Les candidats démocrates n’ont toutefois pas été laissés pour compte, puisque leurs contributions féminines ont aussi beaucoup augmenté.

Même les candidates républicaines ont reçu un peu plus d’argent des électrices. En fait, seuls les candidats républicains ont vu leur financement féminin diminuer. Une réaction aux déclarations hostiles de Donald Trump à l’endroit de nombreuses femmes ? « Je ne pense pas qu’on puisse dissocier le président Trump d’aucune des tendances clés de ce cycle électoral, en particulier pour les femmes », indique la directrice du Centre, Sheila Krumholz, en citant notamment le mouvement #metoo, les marches des femmes et la défaite d’Hillary Clinton.

Le milliardaire qui boude les républicains

Il s’appelle Seth Klarman et dirige le fonds de couverture Baupost Group. Vous n’en avez peut-être jamais entendu parler, car il donne peu d’entrevues, mais jusqu’à récemment, il était le plus important donateur du parti républicain en Nouvelle-Angleterre. L’administration Trump l’a toutefois convaincu de changer son fusil d’épaule. Dans une entrevue remarquée au New York Times, ce résidant de Boston a expliqué pourquoi il prévoyait contribuer beaucoup plus à la campagne actuelle, jusqu’à 18 ou 20 millions de dollars, et presque uniquement au profit de démocrates. Selon lui, « la démocratie est en jeu », rien de moins. Et puisque les républicains sont « dépourvus de colonne vertébrale », une majorité démocrate est la seule façon de faire contrepoids à l’administration Trump, calcule-t-il. Venant d’un financier qui insiste pour dire qu’il n’est pas un partisan démocrate, le désaveu est retentissant. On n’a pas entendu d’autres gros donateurs républicains répondre publiquement à son appel, mais les candidats démocrates génèrent beaucoup d’intérêt, et de dons, dans les milieux financiers, ont constaté Bloomberg et le NYT.

Le démocrate texan qui a battu Ted Cruz

Dans la course au financement, s’entend, car pour le reste, c’est loin d’être dans la poche. À la mi-octobre, Beto O’Rourke a annoncé avoir recueilli 38 millions au cours des trois mois précédents, du jamais vu pour un candidat au Sénat. Les sondages, par contre, créditent encore plusieurs points d’avance à son adversaire et ex-candidat à l’investiture républicaine Ted Cruz.

Cela dit, même si O’Rourke est battu demain, il aura réussi à se faire remarquer par ses méthodes de financement. En amassant plus de 40 % de son argent par de petits dons de moins de 200 $, il a montré que beaucoup de gens ont envie de soutenir une candidature sénatoriale démocrate au Texas. Et en demandant à ces supporters de lui donner aussi de leur temps pour faire des appels ou du porte-à-porte, et pour ouvrir des centaines de bureaux de campagne éphémères, il a réussi à déployer une armée de bénévoles très motivés dans tout l’État.

Le suspense reste entier

Pour l’instant, tout cet argent n’atteste que d’une chose : l’intensité de la lutte. Il ne permet aucunement de prédire quel camp va l’emporter. On sait que les candidats à leur réélection et les candidats qui dépensent le plus (souvent les mêmes, d’ailleurs) ont tendance à l’emporter. Mais ce n’est pas infaillible. Les nouveaux venus qui réussissent à déloger des élus ont généralement dépensé moins, en moyenne, que leur adversaire, indique Brendan Glavin, du groupe de réflexion non partisan Campaign Finance Institute. « Vous pouvez avoir tout l’argent que vous voulez, vous aurez toujours besoin de faire sortir le vote. »

D’ailleurs, même les candidats qui attirent beaucoup de dons individuels ne sont pas assurés de convertir ces appuis en votes. « Si ces petits dons proviennent de l’extérieur de l’État ou du district, donc de gens qui ne peuvent pas voter pour le candidat, ça peut donner une fausse impression d’être en position de force », fait valoir Sheila Krumholz.

On ne sait même pas si l’engagement financier record des donateurs observé à l’échelle nationale (et toutes les pubs qu’il a permis de financer pour parler des candidats et des enjeux) se traduira par une participation électorale accrue. Il faut toutefois l’espérer, car les dernières élections de mi-mandat se sont soldées par un taux de participation de moins de 37 %, le plus bas taux en plus de 70 ans.

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