Opinion Alain Dubuc

Ceci n’est pas un ministre des Finances…

En mars dernier, quand Bill Morneau a déposé son deuxième budget, j’avais coiffé ma chronique d’un titre assez dur : « Ceci n’est pas un budget ». Cette année, après la lecture de son troisième budget, j’ajouterais : ceci n’est pas un ministre des Finances.

Je le dis en tout respect. M. Morneau est un politicien brillant, porteur d’une vision intéressante. Mais de la même façon que le gouvernement dont il fait partie a redéfini la façon de gouverner, il a lui-même redéfini le poste qu’il occupe au point de le rendre méconnaissable.

On a pu voir, depuis deux ans et demi, que le gouvernement de Justin Trudeau se caractérise par son attachement à de grands idéaux – répartition des revenus, réconciliation avec les autochtones, ouverture et inclusion, amélioration du sort des familles et des classes moyennes – et son souci de l’image, plutôt que de la substance, pour servir ces idéaux.

Dans un gouvernement plus fonctionnel, le ministre des Finances jouerait le rôle de contrepoids, pour ancrer les grands principes dans le concret, les traduire en action, en résultats, comme on l’a vu par exemple avec le tandem Jean Chrétien-Paul Martin, le chef d’orchestre politique et l’homme fort économique.

Bill Morneau ne joue pas ce rôle de contrepoids, d’abord parce qu’il intervient sur le même mode que son premier ministre, celui des généralités généreuses, ensuite parce qu’il ne prête pas attention autant qu’il le devrait à ce qui devrait être le fondement de sa contribution, les questions économiques ou financières. Le résultat, c’est que son discours du budget est extrêmement partisan, verbeux, et finalement assez léger.

Il manque en effet de gros morceaux dans ce troisième budget Morneau. Comme ce document a une fonction législative, une feuille de route, avec des dépenses, des mesures fiscales, qui doivent être approuvées par le Parlement, on s’attendrait quand même à ce que le ministre des Finances parle aussi de… finances. 

Eh bien non. Dans son discours, M. Morneau n’a pas prononcé une seule fois les mots « déficit » ou « solde budgétaire ». Et dans le plan budgétaire plus détaillé, sur 300 pages, on ne trouve que six paragraphes sur les finances publiques. Le thème, c’est symbolique, est traité en annexe. Manifestement, cette question, d’autant plus que le déficit baisse naturellement grâce à la croissance économique, ne semble pas l’intéresser. Cela n’est pas anodin. 

Le fait que les questions de finances publiques n’intéressent pas le ministre des Finances, et que le gouvernement ne se préoccupe pas de déficit ou de contrôle des dépenses, prive M. Morneau des leviers qui en feraient, comme c’est le cas dans la plupart des administrations, l’homme fort du gouvernement.

Cela est d’autant plus vrai que M. Morneau ne s’impose pas non plus dans ce qui devrait être l’autre pilier de son intervention, le développement de l’économie. De façon générale, il intervient peu dans ces dossiers et ne s’est pas imposé comme une autorité en la matière. Cela se reflète dans son budget où il aborde l’économie sur un mode mineur, et assez maladroit. « Aujourd’hui, le Canada mène les pays du G7 en matière de croissance économique », se vante-t-il dans son discours.

Il est vrai que le Canada menait le G7 en 2017, avec une croissance de 3,0 %. Mais c’est fini ! Avec un rythme de croissance, selon le budget, de 2,2 % en 2018 et à 1,6 % en 2019, le Canada sera devancé par ses partenaires, ce que le budget décrit pudiquement comme une croissance à « un rythme plus soutenable ». Mais il n’y a pas grand-chose pour nous dire comment le Canada entend rattraper ses partenaires du G7 ni comment il compte composer avec des menaces réelles, comme la mort de l’ALENA. La banalité de la réponse du budget est franchement gênante : « Nous travaillons d’arrache-pied pour renégocier un Accord de libre-échange nord-américain à jour et amélioré qui soit favorable à toutes les parties. »

Le seul domaine où ce budget, comme les précédents, a du poids économique, c’est dans les mesures qui portent sur la recherche, l’innovation, la création de supergrappes, à condition que le Canada trouve la recette magique pour que ces initiatives prometteuses se traduisent un jour en résultats et qu’elles améliorent la compétitivité de notre économie.

Dans l’ensemble, faute de contenu économique substantiel, c’est le volet social qui domine. 

Si le premier budget portait sur les familles, et le deuxième sur les autochtones, dans ce troisième budget, c’est l’égalité entre les femmes et les hommes sur le marché du travail qui est la priorité. Il s’agit d’un enjeu majeur, pour la dignité des femmes, pour la justice sociale, pour l’économie, et on doit applaudir au fait que le gouvernement Trudeau envoie un message fort.

Mais pourquoi aborde-t-on cette question dans un budget, quand la plupart des leviers qui permettront ce rééquilibrage ne sont ni fiscaux ni budgétaires ? Au Québec, ce n’est pas le ministre des Finances qui a piloté les politiques d’équité salariale. Le résultat, ce sont des mesures incongrues dans un budget, comme une « Conversation nationale avec les jeunes Canadiens sur l’égalité des sexes ».

Plus profondément, le ministre Morneau a fait de cet enjeu de l’égalité la pièce maîtresse de sa stratégie de croissance, comme le rappelle bien le titre de son budget, « Égalité et croissance ». Il évoque un rapport du McKinsey Global Institute selon lequel les progrès sur le terrain de l’égalité pourraient faire gagner 150 milliards à l’économie du Canada d’ici 2026.

Il y a cependant une disproportion flagrante entre la promesse et les résultats, parce que les deux principales mesures proposées – l’équité salariale dans les secteurs de juridiction fédérale et une prestation parentale partageable – auront des impacts positifs, mais modestes.

Bref, encore une fois, de grandes paroles et de petits gestes. Une telle dispersion dans mille sujets, une telle orgie de détails, qu’on cherche en vain une véritable direction.

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