Chronique

La vache à lait du marathon

Je n’ai rien contre le capitalisme… Mais restreindre l’usage des toilettes dans un événement public pour vendre des accès à des chiottes « V.I.P. »… comment dire ?

Pas très chic.

Plus cheap que ça, tu ne donnes pas de couvertures de survie aux finissants d’un marathon d’automne.

Ça tombe mal, le marathon Rock’n’Roll de Montréal a fait les deux.

Il y a deux semaines, les participants au marathon ont reçu ce message délicieux, nous invitant à payer 5 $ pour avoir accès aux toilettes V.I.P.  Le courriel était intitulé « Allez au petit coin comme une rock star » (je me suis toujours demandé comment il faisait ça, eux). « Profitez d’une salle de bain spacieuse à climat contrôlé avec de l’eau courante, des chasses d’eau, et des surprises pour vous. »

C’est vraiment un truc personnel, mais en ce qui me concerne, s’il y a une chose que je ne veux pas trouver dans une toilette, fût-elle à « climat contrôlé », c’est bien une « surprise ». Surtout 15 minutes avant d’aller courir 42,2 km.

On a mieux compris le sens de cette offre exceptionnelle en voyant les files interminables devant les toilettes chimiques, au pied du pont Jacques-Cartier. Au signal de départ, bien des coureurs y étaient encore. J’y ai poireauté une heure, pour arriver au départ de justesse. D’autres allaient dans les restos, les dépanneurs, ou – plus audacieux (ou plus charmants) – chez les gens du voisinage…

Ce n’est qu’un détail, me direz-vous ? Pas vraiment. Il indique comment le marathon s’est mercantilisé depuis qu’il a été vendu à Competitor Group. Il indique surtout que pour devenir le plus important marathon au Canada (c’est leur ambition), il ne suffit pas d’augmenter le nombre de participants pour encaisser les inscriptions et partir aussitôt.

Il en coûte tout de même une cinquantaine de dollars pour le 5 km, et une centaine de dollars pour le marathon ou le demi – selon la période d’inscription.

À l’heure actuelle, l’organisation ne se compare ni à celle d’Ottawa, la référence, ni à celle de Québec – un marathon plus petit, mais impeccable.

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C’est bien beau d’augmenter sans cesse le nombre de participants au marathon de Montréal, mais encore faut-il être capable d’assurer.

En 10 ans, l’événement est passé de 2400 à… 32 000 participants. Une augmentation de 1500 %.

Et dimanche, ça paraissait.

Mais oui, ça demeure un moment extraordinaire, émouvant, ce départ à 15 000-20 000 sur le pont Jacques-Cartier. Ça demeure un événement, tout ce monde qui s’agite dans la bonne humeur, battant le pavé frénétiquement. J’irai encore.

Sauf que le Competitor Group, propriétaire du marathon de Montréal, n’a pas été à la hauteur. Point.

Ça ne me dérange pas qu’ils suppriment les invitations pour « l’élite internationale ». Une élite B ou C, d’ailleurs, soyons sérieux : sur les 245 Kényans ayant obtenu le standard olympique (contre 3 au Canada), tous ne peuvent pas aller à Boston, New York ou Londres… On avait la East Coast League de la course africaine.

Mais plus de bourses du tout ? Allo ? C’est pourtant une des seules vitrines de notre élite.

N’allez pas me dire que c’est pour donner une couleur plus participative à l’événement. C’est pour économiser 50 000 $ en bourses et avion et hôtels !

Un ami s’est fait dire à la station d’eau du 30e km qu’il n’y avait… plus de verres ! « Servez-vous à même la cruche », a suggéré la pauvre bénévole, la prenant des mains d’un autre coureur.

Euh, non merci, on ne se connaît pas assez…

Sauter une station d’eau, ça veut dire ne pas boire pendant 6 km, puisqu’elles sont à peu près disposées aux 3 km. C’est carrément irresponsable.

À l’arrivée, aucune couverture de survie en vue. S’il y en avait, elles étaient bien cachées. C’est pourtant la norme. Les marathoniens, exténués, grelottaient devant les autobus ramenant leurs sacs.

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Personne n’est mort. Mais c’est ce qui fait la différence entre un excellent marathon et un marathon ordinaire. Les organisateurs se vantent d’avoir fait venir à Montréal près de 30 000 visiteurs de l’extérieur l’an dernier, si on inclut les familles. Il y aurait eu 6571 nuitées reliées à l’événement, pour des retombées de 13 millions.

Même en dégonflant les chiffres, il est clair que cet événement est important pour Montréal – et pas juste en argent : en effet d’entraînement sportif surtout. Ce serait bien que les coureurs d’ici et d’ailleurs repartent avec le goût, sinon de revenir, du moins d’encourager d’autres coureurs à venir.

Va falloir se mettre à niveau, messieurs-dames de Competitor Group. Va falloir qu’on n’ait pas l’impression de se faire sucer le plus de dollars possibles pour le service minimum.

Va falloir que ça paraisse moins que vous êtes là surtout pour le profit, et ensuite pour la course…

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