Chronique

L’agrojovialisme

Qui peut être contre la tarte aux pommes, surtout si elle sort du four et qu’on met dessus une belle boule de crème glacée ? Personne. C’est un peu le pari qu’a fait François Gendron, le ministre de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation, en présentant la politique agroalimentaire de son gouvernement.

En substance, ce document, la « Politique de souveraineté alimentaire », propose de valoriser les produits d’ici et d’augmenter la part de notre consommation provenant de fournisseurs locaux. On ne peut pas vraiment être contre.

Mais les choses ne sont pas toujours aussi simples. Et les bonnes intentions ne font pas nécessairement de bonnes politiques. L’agriculture québécoise avait besoin d’une réforme profonde pour s’épanouir et régler ses problèmes, comme l’avait proposé la Commission sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire québécois, avec le rapport Pronovost.

La politique du gouvernement Marois, très proche du livre vert du gouvernement libéral précédent, qui s’intitulait « Donner le goût du Québec », évite soigneusement ces grandes réformes et se cantonne dans une sorte d’agrojovialisme.

La première confusion, vient du flou du concept qui sert d’ancrage à la politique, « la souveraineté alimentaire », un terme que le gouvernement Marois affectionne pour les raisons que l’on devine, même s’il s’agit d’un autre type de souveraineté, reposant plutôt sur la consommation locale.

Mais l’achat local est un concept assez flou, associé à l’autarcie pour certains, ou aux bienfaits alimentaires ou environnementaux de la consommation de proximité pour d’autres. Et qui mène à bien des contradictions. Par exemple, les lointains homards des Îles-de-la-Madeleine seront locaux, mais pas ceux du Maine, pêchés à quelques heures de Montréal. Les liens entre la production locale et la protection de l’environnement ne sont pas non plus toujours évidents.

Au plan strictement économique, l’essor de l’agriculture ne provient pas nécessairement de l’achat local. Il peut aussi venir des exportations. C’est d’ailleurs ce que fait le Québec, qui vend plus à l’étranger qu’il n’y achète ; 58 % de la production est vendue hors de ses frontières. L’idée de produire davantage ce que nous faisons bien et d’acheter ailleurs ce que d’autres font mieux se défend, comme c’est le cas pour le porc ou les produits de la mer. Mais l’avenue du commerce extérieur est limitée par le fait que 41 % de notre production — lait, volailles, œufs — est soumise à des régimes de gestion de l’offre, qui rendent les exportations impossibles parce qu’on on bloque les importations.

Les bénéfices pour les citoyens de la consommation de proximité — la fraicheur, la traçabilité, le lien avec notre terroir — sont indéniables. Mais le gros de la production québécoise est une agriculture de masse indifférenciée — lait, œufs, oléagineux, maïs, volaille. Les produits où l’achat local fait une différence, certaines productions animales de niche, les fruits, les légumes, les fromages fins, comptent pour une faible portion du total. Il faut les encourager, mais ça ne pèsera pas si lourd dans la balance, même en forçant les institutions publiques à accroître leurs achats locaux.

D’autant plus que, paradoxalement, les politiques de soutien agricole privilégient encore les grandes productions de type industriel, plutôt que les activités qui permettraient de donner un visage et une âme à l’agriculture québécoise, tandis que les normes et pratiques gouvernementales découragent l’innovation et poussent plutôt vers l’uniformisation.

Enfin, il y a la question monétaire. Le document gouvernemental parle de « juste prix », sans jamais aller plus loin. Est-ce que le fait de favoriser les produits d’ici coûterait plus cher ? Et si tel est le cas, est-ce que les Québécois accepteront de payer un peu plus ? Tant qu’on n’abordera pas cette question de front, on restera au stade des vœux pieux.

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