Maternité

Rêver du printemps

Elles sont jeunes, ont rêvé d’une grossesse et ont plutôt dû affronter le spectre du cancer. Quatre femmes racontent.

Joanie St-Hilaire, 29 ans, sourit. Après six semaines complètement alitée à l’hôpital, elle respire un peu mieux. Elle est enfin de retour à la maison auprès des siens qu’elle hume avec émotion. Leur odeur familière et leur présence lui ont tellement manqué.

Elle a raté les premiers sourires et les premiers gazouillis de sa petite Juliette, 5 mois. Son garçon William, trois ans et demi, ne l’approchait plus. C’est intimidant de voir sa maman sur une civière, à l’hôpital, les cheveux rasés.

La tempête n’est pas terminée, Joanie le sait. Elle poursuit ses traitements de chimiothérapie toutes les fins de semaine. Si tout va bien, elle recevra son dernier traitement en avril. « On plantera alors un rosier pour célébrer. Ç’a été un vrai cauchemar », dit sa mère Micheline.

Tout a commencé le 6 décembre dernier. Joanie était à la maison avec ses enfants lorsqu’elle a fait un accident vasculaire cérébral (AVC). « J’avais de gros maux de tête qui empiraient. » Aux urgences de l’hôpital Saint-Eustache, on ne comprenait pas d’où venaient les caillots. Quelques semaines plus tôt, elle avait fait une embolie pulmonaire non diagnostiquée. Elle avait aussi dû être alitée en raison d’un décollement du placenta. Elle a indiqué qu’elle avait des douleurs au bas-ventre depuis son accouchement par césarienne. Elle avait aussi beaucoup de nausées, une fatigue continuelle. À l’échographie, ils ont vu une masse de tissus sanguins, non pas dans l’utérus, mais dans l’artère iliaque. Ils n’y comprenaient rien.

Un cas très rare

Au troisième jour dans les couloirs des urgences, une gynécologue a eu le réflexe de demander un test de grossesse et a ainsi mis le doigt sur le bobo. Le taux d’hormones était très élevé, il s’agissait probablement d’un cancer.

« Les médecins étaient très inquiets, je voyais dans leur visage qu’ils craignaient le pire. Ils ont demandé mon transfert d’urgence en ambulance à Notre-Dame. Tout le monde pleurait. J’ai eu peur d’y rester et j’ai demandé à voir mes enfants. » Elle a pu embrasser ses petits avant de disparaître sous les pleurs incontrôlés de son garçon.

À Montréal, elle a refait un AVC et une embolie pulmonaire. Une petite malformation cardiaque a nécessité deux interventions en deux jours. « Dès que je retournais dans ma chambre, on branchait la chimiothérapie. Tout était si rapide que je n’ai pas vraiment réalisé ce qui m’arrivait. » Le docteur Philipe Sauthier, à l’aide de collègues européens, a traité ce cas exceptionnel avec attention.

Jusqu’à sa sortie de l’hôpital, Joanie est restée couchée en raison des risques de saignement. C’est donc sur une civière qu’elle a célébré Noël. Dans un petit salon, réservé pour l’occasion, ils ont ouvert les cadeaux. William s’est réjoui de recevoir un bateau de Jake et les pirates du pays imaginaire. « Il m’a fait un câlin gêné, je devais rester couchée. » Micheline avait concocté des sandwichs, du pâté à la viande, de la salade. « Et de la bonne bûche de Noël. »

Des projets plein la tête, mais pas de troisième enfant

Pendant ses longues journées alitées, elle a eu le temps de penser. Trop de temps. « Au début, j’étais très angoissée. J’étais un cas rare parmi les cas rares, c’était décourageant. Allaient-ils réussir à me sauver? Je voulais tout comprendre, je pleurais. J’avais peur, je ne voulais pas être une photo pour mes enfants. Je ne voulais surtout pas qu’on tienne ma fille responsable de ma maladie. À l’hôpital, j’étais entourée de gens malades et je réalisais que j’en faisais partie. » Un patient avec qui elle a tissé des liens lui a conseillé de prendre une journée à la fois. Ce qu’elle a fait.

Et puis, jamais elle n’a été seule. Son conjoint Jean-François était à ses côtés, grâce à Micheline et à Marc qui ont pris la relève à la maison. « J’ai vécu ça comme une grosse tornade, confie-t-il. J’essayais de rester dans le moment présent, d’avoir mon cerveau à “off”. Quand j’étais avec Joanie, c’est là que je me sentais le plus fort. Je rentrais à la maison jouer avec William, prendre une douche, et je retournais à l’hôpital. Sans qu’elle le sache, son positivisme et sa force de caractère me rassuraient. Maintenant, elle sera capable d’accomplir tout ce qu’elle veut. »

Quand elle ira mieux, elle se promet de chérir encore plus ses proches, de passer plus de temps avec eux, et moins au travail. Elle a tout plein de projets en tête. Mais contrairement à ce qu’elle souhaitait, il n’y aura pas de troisième enfant, c’est définitif. « Jamais plus je ne veux vivre ce cauchemar. »

À sa sortie de l’hôpital, Joanie a dû réapprendre à marcher, car ses jambes étaient trop faibles. Elle ne peut pas encore prendre sa fille dans ses bras, mais elle en profite autant qu’elle peut. « Je la fais manger, je lui donne son petit bain, je la berce, je lui chante des chansons. » Depuis quelques jours, elle n’a même plus besoin de prendre de calmants. Elle dort bien. Elle rêve du printemps et d’un rosier.

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