69e Berlinale

L’œuvre utile de François Ozon

Dès la première « vraie » journée de la 69e Berlinale, François Ozon a marqué les esprits en plongeant au cœur d’un sujet douloureux – les victimes d’un prêtre pédophile – pour proposer Grâce à Dieu, un film qui, pour la première fois de la carrière du cinéaste, veut aussi créer un impact sur le plan social.

Berlin — La projection était très courue. Forcément. Chaque nouveau film de François Ozon, l’un des cinéastes les plus éclectiques de notre époque, suscite l’intérêt. Grâce à Dieu s’est amené de surcroît à la Berlinale avec quelques traces de polémique à sa suite, étant donné que l’affaire relatée dans ce long métrage est en pleine actualité judiciaire en France. Un avocat réclame en outre le report sur le territoire français de la sortie du film, prévue là-bas le 20 février.

Lors d’une conférence de presse tenue hier, le réalisateur de 8 femmes et de Frantz, en lice une cinquième fois pour l’Ours d’or, a fait valoir que Grâce à Dieu n’emprunte pas de point de vue judiciaire, mais se place plutôt du côté des victimes. Il évoque les conséquences humaines qu’un tel drame peut engendrer, même des décennies plus tard.

« Il n’y a rien dans ce scénario qui n’ait déjà été révélé, a-t-il déclaré. Les Français connaissent déjà très bien les détails de cette histoire. Et puis, je crois la justice française assez puissante pour ne pas se laisser influencer par un film. En revanche, j’aimerais bien qu’il suscite une discussion sur le plan social. »

En phase avec l’actualité

François Ozon, reconnu pour ses fantaisies et sa propension au romanesque, a voulu cette fois faire écho à l’affaire Philippe Barbarin. En compagnie de cinq autres personnes, l’archevêque de Lyon a fait l’objet d’un procès le mois dernier pour non-dénonciation d’agressions sexuelles pédophiles. Le jugement est attendu le 7 mars. Par ailleurs, le prêtre pédophile Bernard Preynat, mis en examen pour agressions sexuelles depuis janvier 2016 – il aurait fait pas moins de 85 victimes –, pourrait être jugé cette année.

Le cinéaste ne s’attendait sans doute pas à ce que son film soit aussi en phase avec l’actualité, mais il espère faire œuvre utile en abordant un thème sur lequel pèse encore un lourd silence. C’est en tombant sur un site intitulé La parole libérée, fondé par des victimes du prêtre Preynat, que François Ozon a eu l’idée d’écrire, pour la première fois, une fiction basée sur des faits réels. Il a structuré son récit en passant le relais entre trois victimes, interprétées par Melvil Poupaud, Denis Ménochet et Swann Arlaud.

« J’ai souvent écrit des scénarios autour de personnages féminins forts. Cette fois, j’avais envie de m’attarder à la fragilité masculine en proposant des personnages masculins qui expriment des émotions. »

— François Ozon, à propos de son film Grâce à Dieu

Une approche plus académique

Il est vrai qu’à ce titre, on remarque les superbes performances des trois interprètes principaux de Grâce à Dieu. Cela dit, l’évocation d’une affaire réelle force le cinéaste à emprunter une approche plus académique. Le sujet a aussi fait peur aux financiers. Même Canal+, partenaire habituellement enthousiaste du cinéma de François Ozon, a préféré ne pas s’en mêler. Au moment du tournage, Grâce à Dieu a d’ailleurs porté un titre complètement bidon pour éviter le scandale. Et même si l’intrigue du film se déroule à Lyon, seules les scènes extérieures ont été tournées dans la ville emblématique des frères Lumière, réputée ultracatholique. En tournant les scènes d’intérieur et d’église en Belgique, l’équipe souhaitait travailler avec « la liberté de ne pas se sentir censurée ».

Ozon reconnaît aussi que Grâce à Dieu s’inscrit de façon différente dans sa filmographie. Indéniablement, ce qu’on gagne ici en pertinence sur le plan du propos nous en fait perdre un peu au chapitre du romanesque.

En principe, Grâce à Dieu prendra l’affiche le 5 avril au Québec.

— Avec l’Agence France-Presse

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