Les lignes horizontales

Un peu de fatigue

Je donnerai cette fois-ci dans la nostalgie. Il ne s’agit pas ici d’un livre lu cette semaine, mais plutôt d'un hommage à un grand disparu.

En mettant de l’ordre dans ma bibliothèque, j’ai réalisé qu’il me manquait Un peu de fatigue de Stéphane Bourguignon. J’ai bien aperçu L’Avaleur de sable et Le principe du geyser et je me rappelais bien avoir acheté son troisième et l’avoir lu, mais sa disparition demeure un mystère.

En essayant de comprendre comment j’ai pu le perdre, l’épisode de sa lecture rejoue dans ma tête et me plonge dans une nostalgie littéraire. C’est ici que je m’aperçois que « nostalgie littéraire » n’est pas un terme que je vais crier dans la chambre de hockey lors du prochain match.

Juillet 2003. Je m’installe dans les Cantons-de-l’Est pour un été en spectacle au Vieux Clocher de Magog et j’avais loué une maison qu’on avait surnommée Le palais de la mélamine, pour des raisons si peu mystérieuses. J’avais 25 ans, mais retombé à 15 quand je m’étais aperçu que j’étais voisin de Pat Burns, entraîneur champion de la coupe Stanley cette année-là. Une fois, on s’était salué avec nos faces et la mienne était restée contente pendant une semaine.

J’aimais bien jouer au Vieux Clocher, l’arrière de la salle était collé à un club vidéo qui doit ô combien ne plus exister… et il m’était arrivé de sortir en cachette me louer des films pendant l’entracte de mon propre show. Dans mon costume de clown, en sueur et personne comprenait rien.

Mon premier spectacle solo tournait à plein régime et je vivais une belle ascension professionnelle. Mais je devais m’ajuster à une nouvelle vie, plus de spectacles, de plus grandes salles et m’étais retrouvé complètement épuisé. J’avais noté que le dernier livre de Stéphane Bourguignon portait un titre tout à fait approprié pour cette période de ma vie et je le parcourais le soir au palais de la mélamine avec un sourire fatigué, mais heureux qui caractérise souvent une fin de brunch. (Avouez qu’on est crevé en fin de brunch ? J’ai rarement moins d’ambition et d’initiative qu’en fin de brunch.)

Dix ans après la lecture, disons que mes souvenances de l’histoire sont limitées… mais je me souviens que le personnage principal disjoncte, tout se brise autant en amour qu’au travail et je me rappelle d’un long passage où l’épuisé laisse toutes les portes et fenêtres de sa maison ouvertes en permanence de sorte qu’au bout d’un moment la faune et la flore envahissent l’intérieur des lieux, la maison devient une forêt et la nature prend le contrôle sur l’environnement de l’homme.

Au lendemain de la lecture de cet épisode, un pic mineur était allé finir ses jours dans ma porte patio. J’y avais vu comme un signe et m’étais posé plein de questions quant à la responsabilité de l’homme face à l’animal et la nature. Le surlendemain, en rentrant de mon spectacle, une chauve-souris s’était accrochée à ma nuque. Là, j’ai juste hurlé.

Mais voilà, le livre est aujourd’hui disparu. Ce qui nous amène à un point intéressant et délicat, celui du prêt de livre. Il existe deux écoles :

1-Garde-le, je m’en fous, je l’ai lu. 2-Ramène-le au plus clisse.

Je crois être de la première école, du moins pour les livres. Mais n’essayez jamais de me voler un crayon ou une minute.

Si on fait le tour des choses qu’on a prêtées et qui ne nous ont jamais été remises, on accumule vite :

-Volkswagen blues de Jacques Poulin, un DVD de Fabrice Luchini et un autre de Dieudonné sont chez ma sœur en train de se dire : C’est plus petit ici, mais ça sent meilleur.

-Un album de Johnny Cash à mon ex. Mais je ne sais plus quel album et quelle ex. Mon deuil est amorcé.

-Mon ami Dussault m’a volé un chandail en 2007 et le porte fréquemment devant moi, dans ma face, dans ma maison.

-Une certaine Chantale m’a pris ma dignité, ne me l’a jamais remise, un soir d’excès et d’accessoires, dans les mid-nineties.

Mais le grand drame est que, ce même été 2003 lors d’une soirée inutile, je m’étais vu, pour des raisons de baignade improvisée et illégale, prêter une paire de bobettes à Patrick Groulx, qui elle, malheureusement, m’était revenue.

Ceci étant dit, je tiens à mentionner que je suis pire que tous, ne remets jamais rien à personne et mon gérant surnomme ma maison le trou noir. De je ne sais plus qui, j’ai des livres, des DVD, un jeune enfant polonais et un coude.*

Tel Elvis ou Jim Morrison, Un peu de fatigue jouit d’une mort obscure qui l’élève au rang des mythiques. Je ne suis pas un adepte de relecture, mais je me rappelle que l’ouvrage m’avait fait un grand bien et j’aimerais peut-être le revisiter dans un contexte non-mélaminé. Donc si vous avez mon livre, postez-le-moi. J’aime la poste. On avait des êtres humains qui venaient porter nos messages directement dans nos mains et on s’est dit, nah…on va confier ça à des machines plus rapides, pas d’enveloppe, pas de timbres, pas d’efforts, comme ça tout le monde va s’écrire n’importe quand même si c’est pas nécessaire, on va avoir le temps de répondre à la moitié et ça va faire des frètes dans le brunch parce que j’ai pas répondu au message avec la vidéo du chat qui danse.

Bon été.

Et j’ai vraiment eu une chauve-souris agrippée à mon cou un soir de juillet.

*Un gauche. Je veux éviter une pluie de courriels de gens au coude droit manquant.

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