Les lignes horizontales

Casting parfait

Du cœur à l’établi

Michel-Olivier Gasse

Éditions Tête première

350 pages

Il existe plusieurs raisons d’acheter un livre. Dans le cas de Du cœur à l’établi, ce fut d’abord l’épigraphe.

C’est une petite bulle presque dénuée de règlements. On peut y écrire ce qu’on veut et on n’a pas de comptes à rendre. Une histoire de guerre civile peut s’ouvrir sur : 

« Pas chaud pour la pompe à l’eau.

— Anonyme »

Et on vit avec.

Mais Michel-Olivier Gasse « épigraphe » son premier roman comme suit : 

« Kick me like you’ve kicked before, I can’t even feel the pain no more.

— Jagger/Richards »

Sweet mother of crap !, postillonnai-je à plein jet.

Il s’agit d’un extrait d’une chanson des Rolling Stones. Mais on est au deuxième étage. Sans être obscure, Rocks Off n’est pas une pièce qu’ont entonné en chœur les spectateurs du Centre Bell en juin dernier, surtout ceux qui arrivaient du Grand Prix avec leur grosse face rouge. Rocks Off est une chanson de fan, une de mes préférées et dont je croyais bêtement être le seul à connaître le refrain. Oui oui, Exile on Main Street s’est vendu à 8 millions d’exemplaires, mais moi seul ai eu l’idée d’écouter la pièce d’ouverture.

J’avais aussi lu quelque part que le héros trentenaire de l’histoire n’était pas malheureux en amour ou en constante remise en question et j’aimais l’idée. C’est vrai qu’il y a beaucoup d’histoires sur des trentenaires déprimés. Manu Camacho se tient au Verre bouteille, boit trop, fume trop, collectionne les fractures, entretient une relation floue avec Lou, n’a pas de plan fixe, répare des guitares et semble parfaitement heureux.

Au début d’un livre, mon cerveau fait automatiquement l’exercice de mettre un visage sur les personnages. Je n’y ai aucun contrôle. Au bout de quelques pages, un visage qui existe déjà se pose sur le personnage, des fois sans même respecter la description de celui-ci. Yves Jacques est en rotation forte dans les personnages masculins de mes lectures. Bon, d’associer le visage d’un acteur de la trempe d’Yves Jacques à un personnage comporte une certaine logique. Mais les choix que fait parfois mon cerveau comportent un illogisme certain.

Je suis passé à travers tout Limonov, dont j’ignorais l’apparence, en m’imaginant Peter Popovic, ancien défenseur du Canadien.

J’ai aussi parcouru un Michel Houellebecq avec comme tête d’affiche Bertrand Raymond.

Pour Manu Camacho, j’ai involontairement choisi le visage de Vincent Vallières. Un lien compréhensible, l’auteur étant aussi un des musiciens du chanteur. Et puis Vallières, comme Manu, a toujours l’air solide sur ses pieds, pas du genre à dérailler. J’ai de la difficulté à imaginer le beau Vinny en train de pleurer nu en plein bar laitier ou d’étrangler de jeunes rongeurs. (J’ai déjà fait un des deux mais je ne vous dis pas lequel.)

Tôt dans l’histoire, un autre personnage important fait son apparition : Paré. Vous le connaissez. Un ami du cercle B, un voisin, celui qui a toujours des câbles à booster, un thermos de café et qui siffle vraiment fort. Ne connaît pas l’inconfort, peut s’endormir sur le divan de n’importe qui, et a toujours une bonne anecdote de scie ronde. Un solide, un roadie d’Offenbach, un pas tuable.

Après 50 pages, je ne m’étais encore arrêté sur aucun visage précis tellement j’avais l’impression de l’avoir connu sous différentes personnes.

Puis un soir, j’ai croisé le comédien/humoriste Daniel Savoie lors d’une soirée sous le thème de l’excès. Daniel Savoie interprète Patrice Lemieux, un faux joueur de hockey au parler improbable. Il était des deux derniers Bye bye. Googlez-le. Oui, googlez sur votre iPhone pendant qu’un proche vous parle de quelque chose d’important en lui mimant un « ce sera pas long », c’est très tendance.

Dès que j’ai salué Daniel, je me suis dit qu’il me ferait un excellent Paré. En retournant à ma lecture, je me suis aperçu du succès de ma démarche de dépisteur. Paré avait maintenant le visage de Daniel Savoie. Ça marche. C’est donc avec Savoie, Vallières et en ajoutant le faciès d’une ancienne barmaid du Saint-Sulpice sur le personnage de Lou que je me suis envoyé le roman. C’est le casting que je vous recommande pour cette lecture. Trouvez votre propre ancienne barmaid et ça fonctionne.

À partir de là, tout va très vite. On embarque, on s’attache, on se dit au moins sept fois « je suis pareil ». J’ai ri fort, souvent, et j’ai fini par avoir un kick sur Lou. Ça fume, ça boit, ça se court après, ça se bat, y a des blessés et à la fin on réalise que le : 

Kick me like you’ve kicked before, I can’t even feel the pain no more

est tout à fait approprié.

Et c’est sûr que je vais m’imaginer Paré à la place de Mick Jagger la prochaine fois que j’entendrai Rocks Off.

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