Opinions – Charte des valeurs québécoises

La confusion des valeurs

Alors que la discussion sur les valeurs qui doivent régir les relations entre l’État et ses citoyens a pris un envol marqué au cours des dernières semaines avec des opinions diverses et des invectives politiques, il m’est apparu important de noter la dichotomie entre la représentation de l’État et la réalisation de ses objectifs.

De fait, le Québec est sorti dans les années 60 d’un modèle social majoritairement dirigé par l’Église catholique, et qui avait la main bien établie sur les établissements d’enseignement et de soins de santé, de même que sur diverses organisations caritatives. Il ne faut pas aller très loin pour se rappeler que certains enseignements et soins n’étaient pas donnés à cause de l’hégémonie des doctrines catholiques à l’époque. La prise en charge par l’État de l’enseignement et de la santé a permis de convenir d’enseignements généraux et d’assurer les droits individuels en matière de soins de santé.

Je concentrerai le reste de mon analyse sur ce que je connais le plus, le domaine de la santé, et tenterai de démontrer la confusion qui s’installe avec le discours actuel, surtout en lien avec d’autres initiatives gouvernementales.

Il semble logique de penser que la personne qui offre un service couvert par l’État le fasse sans le prisme de la religion. Plusieurs services publics sont en opposition franche et ouverte avec des convictions religieuses : l’avortement est celui qui vient immédiatement à l’esprit, mais plusieurs autres sont aussi du même ordre. Est-ce qu’un patient, en quête d’un service de santé qui va à l’encontre de convictions religieuses, sera apte et confortable de le demander s’il a devant lui un représentant de l’État qui porte des signes non équivoques de ses convictions religieuses ? Est-ce que la relation que l’État entretient avec ses représentants fait en sorte que ceux-ci seront toujours et en premier lieu dans leur rôle de serviteur de l’État en mesure d’offrir des services, même s’ils vont contre leurs convictions morales ou religieuses ?

Je ne suis pas sûr de la réponse, d’autant plus que le gouvernement a lui-même établi des domaines où les désirs de l’État pourraient aller contre les convictions morales ou religieuses de ses représentants et que ceux-ci pourraient refuser de les prodiguer.

De fait, le débat relativement récent sur le droit à mourir dans la dignité a statué que l’euthanasie passive ou active pourrait devenir un acte socialement acceptable et offert par l’État, mais les bornes suggérées font en sorte que les médecins et autres professionnels de la santé qui s’opposent à ces mesures pourraient refuser de les prodiguer pour des raisons personnelles, morales ou religieuses. Devrait-on alors dire que les valeurs de l’État seraient bafouées ?

À l’inverse, on a aussi largement discuté des demandes de patients qui voudraient n’être traités que par des hommes ou des femmes, imposant de ce fait des exigences sur le réseau de la santé qu’il est souvent impossible de respecter avec l’organisation actuelle. Les valeurs individuelles seraient-elles donc asservies aux objectifs laïques de l’État ?

Ainsi, quand on définit la Charte des valeurs québécoises, laïques ou peu importe le nom que l’on veut leur donner, on devra aussi statuer sur la velléité de l’État d’imposer à ses serviteurs non seulement une neutralité morale dans leur apparence devant les citoyens québécois, mais aussi dans leur desserte de la couverture de l’ensemble des éléments offerts par l’État.

De plus, les services prodigués étant laïques, doit-on attendre de l’État qu’il annonce à ses citoyens que le cadre dans lequel ils seront offerts sera aussi laïque et sans déférence pour la moralité ou les croyances des citoyens ? Ces aspects de la représentation des valeurs de l’état vont nettement plus loin et ont une implication plus large que la possibilité ou pas d’afficher ses valeurs religieuses.

Il faut espérer que la Charte permettra de discuter réellement de ces aspects qui définiront réellement l’évolution des valeurs sociales et communes du Québec, bien au-delà de la désacralisation des chapelles des hôpitaux (qui deviennent des lieux de recueillement) et de la redéfinition des congés fériés dont la majorité ont encore une origine et une connotation religieuses.

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