Chronique

Le système qui fait
du lobbying auprès
du système

Hier, notre chroniqueur racontait une visite du très vétuste hôpital du Sacré-Cœur, dans le nord de Montréal, pour illustrer le fossé entre la réalité des enjeux de santé et l’écho que celle-ci trouve dans la campagne électorale. Seconde partie aujourd’hui.

Pour être entendus à Québec, les médecins de l’hôpital du Sacré-Cœur doivent faire du lobbying auprès des élus.

OK, je vais répéter ça, juste pour que vous puissiez savourer l’ironie de la chose.

Pour être entendus à Québec, les médecins de l’hôpital du Sacré-Cœur doivent faire du lobbying auprès des élus.

Du vrai lobbying. Les médecins du Conseil des médecins, dentistes et pharmaciens (CMDP) de l’hôpital ont choisi, l’an dernier, de sortir de l’argent de leurs poches afin d’embaucher une firme de lobbying et de relations publiques – National – pour les aider à plaider leur cause auprès des parlementaires.

À l’unanimité des membres présents ce jour-là, le CMDP a décidé de percevoir une cotisation spéciale – 40 000 $ – pour former une délégation qui irait présenter le « pitch » de Sacré-Cœur aux décideurs.

— Le « pitch », docteur ?

— Notre message, c’est que Sacré-Cœur doit être mis à niveau, et qu’il faut commencer par notre centre de traumatologie tertiaire…

Patrick Bellemare est pneumologue et intensiviste. Il préside le CMDP de Sacré-Cœur. En ce lundi après-midi, il m’explique comment les docs de Sacré-Cœur ont amorcé des visites à Québec pour rencontrer des parlementaires, les ont invités à visiter « le musée, c’est-à-dire l’hôpital », comme dit la Dre Stéphanie Raymond-Carrier, chef du département de médecine…

J’étais un peu, beaucoup sur le cul.

— Je me trompe, ou ce n’est pas votre job de faire ça ?

Bellemare et Raymond-Carrier rient. Quasiment de bon cœur. J’insiste : pendant que vous allez faire du lobbying à Québec, vous n’êtes pas ici en train de pratiquer la médecine…

— On est de bons mercenaires, soupire la Dre Raymond-Carrier. Ça nous fait plaisir de nous rendre disponibles pour améliorer les soins.

— Au Ministère, ajoute le Dr Bellemare, il y a un organe qui gère l’immobilier. Il interagit avec les agences…

Chaque région du Québec a son agence de la santé. C’est la patente qui gère l’organisation des soins de santé et des services sociaux sur son territoire. Il s’en trouve pour dire que ce ne sont pas des exemples d’efficacité et de leadership.

(Pause, ici. Dans un monde normal, c’est la direction de l’hôpital et l’Agence de la santé de Montréal qui attacheraient le grelot pour dénoncer les conditions quasiment tiers-mondistes qui prévalent à Sacré-Cœur. Ça ne s’est pas fait. D’où l’étrange mutation de médecins comme Bellemare, ces dernières années, en lobbyistes à temps partiel… Fin de la pause.)

« Les directions d’hôpitaux, me dit le Dr Bellemare, elles travaillent avec les
structures. Elles ne questionnent pas les structures : l’Agence, le Ministère, tout ça… »

Parce que, voyez-vous, un directeur d’hôpital, ça fait partie de la structure. Avez-vous déjà vu, ces dernières années, un directeur d’hôpital faire une sortie appuyée et publique contre la structure, contre le système et ses dérives ?

Moi non plus.

— Vous, les médecins, vous parlez parce que vous avez une sorte d’immunité politique ?

— C’est mal vu pour une direction d’hôpital de faire ce qu’on fait. Mon DG, il ne peut pas dire que l’Agence est inutile. Moi, je dis qu’on y trouve du bon monde, mais que ça alourdit le processus…

Sacré-Cœur a vécu ce que des profs des HEC qualifieraient de « crise de gouvernance », ces dernières années. La direction générale a fini par être mise au rancart, après une fronde des médecins. La chose n’a pas aidé Sacré-Cœur à être au cœur des priorités du gouvernement du Québec, malgré la dégradation apparente de ses infrastructures.

Patrick Bellemare : « On est là pour faire de la médecine, oui. Mais si on n’avait pas mis la main à la pâte, l’hôpital se serait atrophié à mort. »

***

Je vous parle de l’hôpital du Sacré-Cœur, qui fait les frais d’un manque d’organisation dans le système. Mais il y a mille exemples du genre. J’ai fait une série sur le cancer, il y a quatre ans, qui montrait comment la lutte contre le cancer made in Québec était désorganisée, en comparaison
de ce qui se fait en Ontario, en Colombie-Britannique.

J’ai relancé, ces derniers jours, un des médecins que j’avais alors interviewés, Denis Soulières, oncologue au CHUM.

Question : Le cancer est-il une priorité politique, doc ?

Réponse : « On a abordé du bout des lèvres le projet de loi Mourir dans la dignité pendant la campagne électorale, d’ailleurs plus pour parler du processus politique vicié que du fond du projet. Mais on semble avoir oublié que le Québec est LA province canadienne où le cancer tue le plus. Mourir dans la dignité est noble, mais avant de mourir, peut-on tenter de vivre plus longtemps et demander de nos dirigeants une vision pour repenser notre système de santé et présenter un vrai programme de lutte contre le cancer ? Il est bien pour les politiciens de parler de santé et de quantité de soins, mais établir un plan d’action pour avoir des résultats visant une réduction de la mortalité par cancer, c’est autre chose. Que nous propose-t-on ? »

Avez-vous entendu parler de désorganisation en matière de cancer, pendant cette campagne électorale ?

Moi non plus.

***

« Regardez ça… »

Le Dr Bellemare est dans son unité de soins intensifs. Il n’a pas besoin de terminer sa phrase. On est loin de la série ER, disons : la disposition des lieux semble sortie d’un autre siècle. Elle l’est. C’est l’ironie de Sacré-Cœur, je le disais hier : une expertise de pointe, dans un immeuble archaïque.

« Nous, on dit toujours oui… »

Et le Dr Bellemare m’explique. Sacré-Cœur étant un centre de pointe, une pléthore d’hôpitaux régionaux y envoient des cas pointus et gravissimes.

« Disons que l’hôpital de Saint-Eustache a le cas d’une dame en difficulté respiratoire, un cas aigu. Ils nous appellent. On dit oui. »

Mais l’absurdité, c’est que Saint-Eustache a une unité de soins intensifs parfaitement moderne et fonctionnelle.

« Parfois, ces hôpitaux qui me réfèrent des cas, dit le Dr Bellemare, ils ont de meilleures installations que mon trou. »

Trou. Y a pas d’autre mot.

Et on ne va pas aller sur les chemins byzantins du financement de ces patients traités à Sacré-Cœur mais qui habitent la région administrative des Laurentides…

« Quand l’argent va suivre le patient, ce ne sera plus un problème », soupire le Dr Bellemare.

***

Courriel d’un patient, Réal Lavoie, qui sort tout juste de Sacré-Cœur, en réaction à ma chronique d’hier. Entré d’urgence pour une « arthrite septique à développement fulgurant ». Extraits : 

« Prise en charge totale et efficace, opération effectuée à 2 h de la nuit, transfert à la chambre vers 4 h. Que des spécialistes efficaces et compétents, mais aussi attentionnés.

« Une fois dans la chambre, la misère s’installe. Nous sommes quatre. Donc quatre lits, quatre fauteuils, une bombonne d’oxygène, deux chaises d’aisances (les autres : bassine au lit), un lavabo avec de l’eau chaude et froide et pas de toilette.

« Les spécialistes vous sauvent la vie, mais après, les soins se donnent dans un environnement non contrôlé. »

***

Entre mai et décembre 2013, les médecins de Sacré-Cœur ont visité les élus suivants – ou leur ont fait visiter l’hôpital –, tous partis confondus : Réjean Hébert, Hélène Daneault, Jean-François Lisée, Nicole Léger, Nicolas Marceau, Stéphane Bédard, Élisabeth Larouche, François Gendron, Gilles Chapadeau, Sylvain Pagé, Claude Cousineau, Guy Ouellette, Jean-Marc Fournier, Pierre Arcand, Christine St-Pierre et Philippe Couillard.

Juste pour dire que la classe politique sait tout ce que je vous raconte depuis deux jours.

Je vous laisse avec un slogan : N’oubliez-pas-d’aller-voter.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.