Opinions Charte de la laïcité

La Charte des indésirés

La « Charte des indésirés » au Québec a beau être une manœuvre électoraliste malheureuse, elle aura tout de même offert à une génération – la mienne – quelque chose que l’on aurait cru être d’une autre époque : l’occasion d’échanges politiques qui frôlent l’affrontement avec la famille et les amis.

Pour celles et ceux – alors trop jeunes – qui ont essentiellement été des témoins largement désintéressés des grandes chicanes entre souverainistes et fédéralistes, à peu près aucune occasion ne nous avait été offerte de s’engager avec passion et raison sur une question politique fondamentale. (Dieu) merci, tout cela a changé le jour où le gouvernement Marois a déposé ladite « Charte des indésirés ». Alors, pour celles et ceux ayant osé soulever le sujet cette année, au tour de la dinde traditionnelle, l’exercice aura été éclairant.

D’abord, le projet de Charte prouve à quel point le discours politique peut redéfinir la dynamique sociale d’une société. Les minorités religieuses au Québec, celle musulmane en particulier, n’ont plus le même rapport avec la majorité. On aurait tort de s’en réjouir. Les dérapages ont déjà débuté, certains médiatisés, mais combien d’autres resteront dans l’ombre, contribuant néanmoins à un accroissement malheureux de tensions sociales inutiles.

Parce que si les chicanes de famille cuvée 2013 ont démontré une chose, c’est que, quoi que l’on dise, ce projet de Charte est, dans l’imaginaire collectif, une politique sur l’aménagement de la religion musulmane au Québec, en particulier du fait du traitement qu’elle réserve aux femmes. 

La religion catholique est tout aussi discriminatoire, mais comme cette dernière est peu pratiquée au Québec, le débat était devenu largement théorique. On en aura donc entendu des belles, allant du comportement d’une caissière portant le hidjab dans un dépanneur, au design des YMCA, à l’impact psychologique d’un enfant confronté au hidjab et tout le reste. Toutes des choses qui, rappelons-le, n’ont à peu près rien à voir avec la soi-disant neutralité de l’État.

Et d’ailleurs, en y repensant, l’idée même de « signes ostentatoires » sur laquelle repose un grand pan de la Charte vend complètement la chandelle. Qu’entend-on justement par signes « ostentatoires » ? À cet égard, l’Office de la langue française devra mettre à jour son Grand dictionnaire terminologique puisque ce dernier n’en offre aucune définition. Il faut donc se rabattre sur le Larousse, qui parle d’un « étalage indiscret d’un avantage ou d’une qualité ». Partant de cette prémisse, on peut bien croire que porter une immense croix pourrait être considéré comme étant un étalage exagéré, mais qu’en est-il du hidjab ?

On ne peut quand même pas porter un « mini » hidjab. En quoi un hidjab est-il ostentatoire lorsqu’il est de format normalement applicable en pareil domaine ? Ce n’est pas que le hidjab a un caractère ostentatoire qui est en cause ici, c’est plutôt qu’il existe, point à la ligne. On pourrait d’ailleurs argumenter qu’une croix est tout aussi ostentatoire (peu importe son format), puisqu’elle est, tout comme le hidjab, une simple manifestation d’une appartenance religieuse.

De la même façon que les tribunaux ont forcé la main des gouvernements sur les épineuses questions de l’avortement et plus récemment, de la prostitution, ils forceront au besoin le gouvernement du Québec à revenir vers le chemin du progrès.

Au moment d’écrire ces lignes, l’État québécois est neutre dans la mesure où le sexe d’un individu, sa race, son ethnicité, son orientation sexuelle et son affiliation religieuse ne sont, en principe, jamais considérés au moment d’une embauche. Le projet de Charte viendrait renverser cette tendance en éliminant de facto certaines personnes du seul fait de leur affiliation religieuse. Si l’on croit aux valeurs fondamentales sur lesquelles repose toute société démocratique, on doit dénoncer la Charte avec autant de vigueur que l’on dénonce l’actuel traitement du gouvernement russe par rapport aux homosexuels, sachant fort bien que le temps, ce fidèle allié, finira par nous donner raison.

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