Opinion  Système de santé

Le serment d’hypocrite

Ah ! notre beau système de santé ! J’ai eu le grand privilège d’être suivie par un médecin de famille pendant 20 ans. L’été dernier, il a pris sa retraite. Dans ma grande naïveté, je croyais que les dossiers des patients orphelins étaient répartis entre les autres médecins de la clinique. Première erreur !

On m’a expliqué que non, ce n’était pas le mode de fonctionnement. Il fallait inscrire son nom sur la liste d’attente du CSSS de la région.

Après un an d’attente, j’ai reçu un appel du CSSS. On m’a posé plusieurs questions pour finir par me dire que je devrai attendre trois ou quatre ans avant d’avoir un médecin de famille (j’ai 67 ans) parce que je n’entre pas dans la catégorie des cas urgents (« vous n’êtes pas en soins palliatifs et vous n’êtes pas sur le point d’accoucher »). Quoi ? Deuxième erreur !

J’ignorais qu’une personne rendue au stade des soins palliatifs ou sur le point d’accoucher devait se trouver un médecin de famille. C’est donc dire que cette personne a été abandonnée à elle-même et qu’il n’y a eu aucun suivi avant…

Je souffre seulement d’hypertension contrôlée avec médication. Quand je demande à mon interlocutrice ce que je dois faire pour obtenir le renouvellement de mon ordonnance, elle me répond : « Ben, madame, allez à la clinique sans rendez-vous, le docteur va vous signer un papier. » Ah ! bon, c’est à ça que ça sert un médecin de famille ? Troisième erreur !

Jusqu’à maintenant, je faisais faire un bilan de santé annuel, tout comme je fais entretenir ma voiture. Il faut croire que j’ai erré pendant 20 ans. Quand j’ai dit à mon interlocutrice que je trouvais curieux qu’un autre membre de ma famille, beaucoup plus jeune, suivi antérieurement par le même médecin, ait reçu un appel pour un rendez-vous avec un nouveau médecin, voici l’étonnante réponse que j’ai obtenue : « Ça se peut. Les médecins dans leur cabinet sont libres de choisir les patients qu’ils veulent, par exemple pas de cas compliqués, des familles ou des gens de tel âge à tel âge. » N’est-ce pas ce que l’on appelle de la discrimination ? « Oui, mais ils ont le droit. » 

Après cette enrichissante conversation, j’ai fini par dire que je n’avais d’autre choix que de me tourner vers le privé. Réponse : « Si vous vous trouvez un médecin, rappelez-nous pour qu’on raye votre nom de la liste ».

Finalement, j’ai compris que j’avais tout faux et que je n’avais rien compris au système. Si je ne suis pas prête à verser 215 000 $ à un médecin qui, dans sa grande bonté, daignera me prendre comme patiente pendant quelques mois, mon chien est mort. Il faut dire aussi qu’en choisissant des gens qui seront suivis longtemps et à qui il suffira de prescrire une petite pilule (une pilule anticonceptionnelle, une pilule pour le cholestérol, une petite pilule bleue, un anxiolytique, un somnifère), on nourrit grassement les compagnies pharmaceutiques et… les médecins. En somme, tout le monde se graisse la patte, comme dans la construction !

Au fond, aujourd’hui, la médecine n’est rien d’autre qu’un business. Le serment d’Hippocrate est devenu le serment d’hypocrite. On reçoit les clients qu’on veut, on réclame des augmentations de salaire et des primes, et on daigne, parfois, accessoirement, s’occuper des patients ou, plus justement, des clients. Ainsi, quand ils arrivent en fin de vie, on déploie l’artillerie lourde et tout le personnel nécessaire parce que l’euthanasie, ouache !, et parce qu’il faut se donner bonne conscience, tout de même…

En attendant ce jour, je vais laisser la place à d’autres, tout en continuant à payer la taxe santé pour eux. Autrement dit, je vais continuer à payer pour des services que je ne reçois pas en espérant qu’un jour peut-être, quand je serai grabataire, j’aurai droit à des soins de fin de vie. Pour l’heure, je vous demande en grâce de ne plus me parler de l’importance du médecin de famille ni de la médecine préventive.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.