Société immobilière du Québec

Témoignage étonnant de l’ex-président

Québec

 — Nommé par le gouvernement libéral peu après les élections de 2003 et congédié cinq ans plus tard, l’ex-président de la Société immobilière du Québec (SIQ), Marc-A. Fortier, a déclaré sous serment avoir fait l’objet de pressions du « bureau du premier ministre » et de deux collecteurs de fonds du PLQ pour rencontrer « confidentiellement » des gens d’affaires et des professionnels qui souhaitaient transiger avec son organisme.

Dans un témoignage étonnant en Cour supérieure, le 7 juin dernier, Marc-A. Fortier a même précisé que les bailleurs de fonds libéraux Franco Fava et Charles Rondeau, qui avaient à solliciter des entrepreneurs, voulaient savoir s’il y avait des possibilités de « retour d’ascenseur ». Des rencontres étaient organisées avec des entrepreneurs ou des professionnels qui voulaient « savoir ce qui s’en venait » du côté de la SIQ, a-t-il expliqué sous serment devant le juge Clément Samson, un témoignage dont La Presse a consulté les enregistrements. Le PLQ, de soutenir M. Fortier, « c’est aussi important que le bureau du premier ministre ».

Congédié en 2008 de son poste à la SIQ, M. Fortier a fait l’objet d’une poursuite de son ancien employeur, qui exigeait le remboursement de dépenses injustifiées, des additions de restaurant sans notes explicatives. La semaine dernière, la Cour supérieure a donné raison à la SIQ. Dans son verdict, le juge Clément Samson a ordonné que M. Fortier rembourse 76 000 $ de dépenses (38 000 $ pour des parties de golf, 12 500 $ de frais de repas et 10 000 $ d’hébergement).

« Au bureau du premier ministre »

Dans son témoignage, M. Fortier explique que « des gens du gouvernement » lui demandaient confidentiellement de rencontrer des entrepreneurs intéressés à transiger avec la SIQ. Il refuse de les identifier, soulignant qu’il leur avait donné sa parole que leurs noms ne seraient pas mentionnés. « C’est confidentiel en partie, c’est au bureau du premier ministre. Il n’y en a pas tant que ça qui peuvent s’ingérer dans tout ça… Je ne veux pas nommer de noms, mais on a vu dans le passé des gens qui sont passés dans les commissions », dit M. Fortier dans son témoignage. Il insiste : le processus d’appel d’offres a toujours été respecté sous son règne à la SIQ. Il ne laisse donc pas entendre qu’on lui avait forcé la main pour prendre une décision favorable aux gens concernés, seulement qu’on avait insisté pour qu’il accepte de rencontrer certains entrepreneurs et professionnels.

Le secrétaire général du gouvernement à l’époque, Gérard Bibeau – qui avait témoigné à la commission Bastarache – est devenu président de Loto-Québec. Il nous a répondu par courriel qu’il « préfère ne pas parler ou commenter ce dossier ». Stéphane Bertrand, l’ancien chef de cabinet – qui avait lui aussi témoigné à la commission Bastarache – n’a pas retourné l’appel de La Presse.

Dans son témoignage, M. Fortier a également évoqué la vente de trois immeubles de la SIQ, mis en appel d’offres en novembre 2007 et vendus en février 2008. La vente du 500 René-Lévesque Ouest à Montréal, du 500 Grande-Allée et de Place Québec dans la Vielle Capitale, avait finalement rapporté 40 millions de plus que prévu, au terme d’un appel d’offres public général, « pas sur invitation », a tenu à préciser M. Fortier.

Cependant, dès 2005, avant même que l’intention de vendre ces édifices soit officielle, M. Fortier a été invité par des politiciens à rencontrer confidentiellement plus d’une dizaine de représentants du milieu des affaires, intéressés à acquérir ces immeubles. « Mme [Jérôme] Forget se promenait sur le marché et disait : “On va vendre des bâtisses !” On a été sollicités énormément », se souvient l’ex-PDG.

« Il y a eu beaucoup d’interventions politiques dans ce dossier-là, des gens m’ont été référés, des gens que, même si je n’étais pas intéressé à les rencontrer, j’ai dû rencontrer », de déclarer M. Fortier. Certains de ces hommes d’affaires ont finalement fait partie des acquéreurs, a-t-il indiqué. Place Québec avait ainsi été achetée par un consortium dans lequel on retrouvait le Fonds de Solidarité et une compagnie de Tony Accurso. L’édifice a été revendu par la suite.

Quand l’avocat de la SIQ insiste pour savoir pourquoi M. Fortier ne veut identifier personne, l’ancien mandarin répond aussitôt :  «  Me sortir du marasme pour “caler” quelqu’un d’autre, cela ne m’intéresse pas. On l’a vu à la commission Charbonneau. Ça n’a jamais été payant pour personne, il y en a qui se sont fait casser les jambes, il y en a qui ont eu d’autres troubles. À la commission Charbonneau, on en voit qui se font défaire la face. » La parole donnée est un principe fondamental pour l’ancien administrateur ; une fois engagé à la discrétion, « c’est la tombe », dit-il. 

Sans ambages, l’ancien responsable du parc immobilier du gouvernement du Québec révèle « avoir eu des offres pour aller sur des bateaux », des propositions qu’il a toujours refusées, tout comme les voyages, ajoute-t-il. Un entrepreneur américain intéressé à acheter un immeuble lui avait même offert de l’inviter à New York, toutes dépenses payées, une offre qu’il a repoussée sur-le-champ.

« J’ai levé la main »

Appelé à expliquer ses notes de frais « récurrentes », M. Fortier a été interrogé sur une dizaine de soupers au Michelangelo, un restaurant chic de Québec, avec Franco Fava et Charles Rondeau. Respectivement entrepreneur et comptable, les deux hommes s’étaient retrouvés sur la sellette à la commission Bastarache, qui devait établir si des interventions partisanes avaient influencé le choix de candidats à des postes de juge. Déjà à l’époque, le Michelangelo était fréquemment identifié comme leur lieu de prédilection.

M. Fortier n’a jamais dissimulé ses allégeances partisanes ; il n’a pas fait de politique, mais contribuait fréquemment au financement. Quand les libéraux de Jean Charest ont été portés au pouvoir, « j’ai levé la main et j’ai dit que la SIQ m’intéressait », a-t-il souligné, expliquant qu’à titre de contributeur, il était souvent invité à des « partys privés » de 10 ou 15 convives, organisés par les éminences grises du PLQ.

Lors de ces soupers, MM. Fava et Rondeau voulaient « savoir si on avait des gros projets qui s’en venaient. Eux, comme solliciteurs, avaient des demandes. “Est-ce qu’on peut penser éventuellement à des retours d’ascenseur ?” » explique M. Fortier en se souvenant qu’il leur avait parlé de projets déjà connus publiquement.

Au passage, il explique que les représentations que faisaient les deux libéraux pour rencontrer des gens d’affaires avaient autant de poids que les interventions du bureau du premier ministre, qui intercédait aussi pour qu’il ait des rencontres avec des entrepreneurs. Des entretiens toujours confidentiels avaient lieu avant, ou même parfois après, les processus d’appels d’offres, explique-t-il.

Société immobilière du Québec

« Abandonné par notre mère »

La SIQ est responsable de tout le parc immobilier du gouvernement. Un rapport du Vérificateur général, au début de 2008, était très dur avec la gestion de Marc-A. Fortier. Ce dernier explique que Monique Jérôme-Forget, la présidente du Conseil du trésor qui avait parrainé sa nomination, l’avait laissé tomber. M. Fortier avait tenté de la rencontrer, en vain. « On demande de rencontrer notre mère, Mme Forget, on a eu de la misère, on l’a pas rencontrée. […] On demande à notre mère de nous donner de l’aide, elle ne nous en donne pas. On a été abandonné par notre mère, et elle envoie un messager pour me dire qu’il faudrait que je m’en aille. » Ce messager est Gérard Bibeau, précise-t-il.« Vous devez vous sentir trahi ? » demande l’avocat de la SIQ. « C’est sûr, mais c’est ça, la politique et la politicaillerie », réplique M. Fortier. 

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