ANALYSE

Nouveau Congrès, nouvelle campagne de séduction

OTTAWA — La ministre des Affaires étrangères Chrystia Freeland ne compte plus les jours qu’elle a passés aux États-Unis depuis deux ans pour tisser des liens étroits avec les acteurs clés de l’administration Trump, des membres du Congrès, les gouverneurs de certains États, les maires des grandes villes et les gens d’affaires.

Les ministres Marc Garneau (Transports), Bill Morneau (Finances), Jim Carr (Commerce international) et Ralph Goodale (Sécurité publique) ont aussi été mis à contribution dans cette campagne de séduction mise en branle par le gouvernement Trudeau dans les jours suivant l’arrivée au pouvoir de Donald Trump.

L’objectif de cette offensive diplomatique tous azimuts aux quatre coins des États-Unis visait d’abord et avant tout à protéger les relations bilatérales entre le Canada et les États-Unis à l’ère d’un président américain aussi imprévisible qu’insouciant quant aux conséquences de ses politiques sur les pays considérés comme des amis et des alliés de longue date.

Ces efforts diplomatiques ont permis d’éviter le pire jusqu’ici, et de conclure une nouvelle mouture de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) à la onzième heure, entente qui a été rebaptisée Accord États-Unis–Mexique-Canada (AEUMC).

Au lendemain des élections de mi-mandat aux États-Unis, qui ont permis aux démocrates de prendre le contrôle de la Chambre des représentants pour la première fois depuis 2010, mais qui ont aussi vu les républicains faire des gains au Sénat, d’aucuns estiment que le gouvernement Trudeau doit entreprendre rapidement une nouvelle campagne de séduction auprès des élus qui feront leur entrée au Congrès en janvier, et même auprès des nouveaux gouverneurs, dont ceux des États limitrophes comme le Michigan et le Wisconsin.

« Une nouvelle campagne enveloppée de la feuille d’érable s’impose. Il y a beaucoup de nouveaux élus qui vont siéger au Congrès, en particulier à la Chambre des représentants. Le travail de pédagogie, entrepris avec beaucoup de succès dès 2016, doit se poursuivre. »

— Maryscott Greenwood, PDG du Canadian American Business Council, organisation située à Washington

« Il faudra que les ministres du gouvernement Trudeau, les députés de la Chambre des communes, les premiers ministres des provinces et aussi les gens d’affaires participent à ce nouvel effort diplomatique très important pour la suite des choses », a ajouté Mme Greenwood, bien au fait des relations canado-américaines, en entrevue à La Presse.

Invité à commenter les résultats des élections de mi-mandat, hier, avant la réunion hebdomadaire de son caucus libéral, le premier ministre Justin Trudeau semblait détendu, conscient que la percée des démocrates à la Chambre des représentants risque de compliquer la vie du président Trump durant la deuxième moitié de son mandat de quatre ans.

« Je veux d’abord féliciter tous les candidats et tout le monde qui a participé aux élections américaines. Je veux évidemment reconnaître que c’est historique, le nombre de femmes qui ont été élues durant ces élections, et dire qu’évidemment, on a hâte de continuer à travailler avec le Congrès américain sur les enjeux qui sont importants pour le Canada et pour le monde », s’est-il borné à dire.

Affrontements républicains-démocrates

Mais selon Maryscott Greenwood, la victoire des démocrates à la Chambre des représentants ne signifie pas pour autant que l’on entre dans une période de détente dans les relations entre les deux pays. Donald Trump demeure un président imprévisible et controversé. Les démocrates chercheront par tous les moyens à contrer les visées de son administration en matière d’immigration, notamment en ce qui a trait à l’avenir des Dreamers aux États-Unis, et à lui barrer la route quand les républicains tenteront de s’attaquer à nouveau au legs de Barack Obama dans le dossier de l’assurance maladie.

Et la ratification du nouvel accord de libre-échange pourrait bien être utilisée par les démocrates comme monnaie d’échange, a-t-elle avancé. Cet accord n’a pas encore été formellement signé ou ratifié par les trois pays.

D’un autre côté, les démocrates pourraient s’avérer des alliés du gouvernement Trudeau sur la question des tarifs douaniers imposés par l’administration Trump sur les exportations canadiennes d’acier (25 %) et d’aluminium (10 %). Depuis leur imposition, en juin, ils n’ont cessé de dénoncer ces mesures punitives contre un allié historique, d’autant que l’administration Trump a invoqué la sécurité nationale pour justifier ces tarifs.

« Je crois qu’il va y avoir des pressions de la part des démocrates pour régler le dossier des tarifs, indique Mme Greenwood. Mais il faut aussi s’attendre à ce qu’ils lancent toutes sortes d’enquêtes sur le président Trump, sa famille et son administration. »

« Ça risque d’être un environnement politique hautement belliqueux à Washington. Il faudra que le Canada trouve un moyen de se faire entendre dans ce contexte. La dernière campagne de séduction a été un succès. Il faudra donc récidiver. »

— Maryscott Greenwood, PDG du Canadian American Business Council

Maître incontesté de l’art de tisser des liens étroits avec les leaders étrangers, l’ancien premier ministre Brian Mulroney a souvent rappelé à juste titre les trois principales fonctions qui incombent à la personne qui dirige les destinées du Canada : maintenir l’unité du pays, veiller à la croissance de l’économie canadienne et entretenir de bonnes relations avec les États-Unis.

Durant ses années au pouvoir, M. Mulroney a pu arracher de précieuses concessions aux Américains grâce aux relations étroites qu’il a cultivées avec les anciens présidents républicains Ronald Reagan et George Bush père ainsi que le démocrate Bill Clinton. Le traité sur les pluies acides et les deux accords de libre-échange qu’il a conclus avec les Américains durant son règne en sont des exemples probants.

Depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, Justin Trudeau et ses proches collaborateurs n’ont pas hésité à solliciter les conseils de Brian Mulroney sur les meilleures façons de naviguer dans les eaux houleuses à Washington. L’ancien premier ministre risque d’être encore sollicité par les libéraux fédéraux malgré la nouvelle donne politique dans la capitale américaine.

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