La vie risquée d’un trafiquant de drogue

Un témoin au procès de Rabih Alkhalil raconte les dangers rencontrés lors de sa carrière dans le trafic de stupéfiants.

Un simple petit accrochage dans un stationnement peut donner des sueurs froides quand on transporte des dizaines de livres de marijuana ou des dizaines de kilogrammes de cocaïne.

Surtout lorsque les gens que l’on va rencontrer sont des Mexicains armés, liés aux cartels.

Un témoin a fait la démonstration que la marge d’erreur est mince dans la vie d’un trafiquant, mardi, au procès pour gangstérisme, importation et trafic de cocaïne, et trafic d’argent de Rabih Alkhalil, qui se déroule depuis la semaine dernière au Centre de services judiciaires Gouin, à Montréal.

Alkhalil, 32 ans, a été arrêté dans la foulée d’une enquête baptisée Loquace par laquelle la Sûreté du Québec (SQ) a arrêté 90 personnes et démantelé un réseau de six individus qui tentaient de s’approprier le monopole de la distribution de cocaïne au Canada, en novembre 2012.

Le témoin, dont on ne peut révéler l’identité, a travaillé sous les ordres de deux des membres de ce consortium en 2011-2012 : Timoleon Psiharis, responsable du transport de la drogue et de l’argent, et Frédéric Lavoie, distributeur de cocaïne assassiné à Medellín, en Colombie, en 2014.

Faux réservoirs de diesel

L’homme a raconté avoir commencé sa carrière criminelle très jeune, en tant que vendeur de pilules et de GHB. Habitué des bars, il a rencontré des gens liés au milieu criminel et a commencé à vendre des stéroïdes. C’est ainsi qu’il a connu un certain Daniel Pelletier, qui lui a demandé de travailler pour lui et de livrer du pot dans des villes américaines dont New York, Boston et Chicago.

Le témoin était payé 3500 $ pour chaque voyage aux États-Unis et en faisait en moyenne deux par semaine.

Le pot, de marque Jack, 39, Kouch ou Outdoor, était caché dans de faux réservoirs de diesel aménagés sur des camionnettes Ford Série F. Un réservoir pouvait contenir de 80 à 200 lb de cannabis, et il fallait être deux pour l’ouvrir ou le fermer.

Une fois le pot livré, les chauffeurs, dont le témoin, rapportaient aux trafiquants québécois des sommes qui variaient entre des centaines de milliers de dollars et des millions, cachés dans les même faux réservoirs. Le témoin dit avoir fait environ 25 voyages au total. Une seule fois, il a rapporté de la cocaïne. Ce fut sa première et sa dernière.

Mauvaises grâces des Mexicains

« En février 2012, j’ai fait un chargement pour Boston. On m’a donné rendez-vous dans le stationnement d’un centre commercial. Il a fallu que je les suive [les trafiquants américains] pour aller dans leur endroit sécuritaire. Ils trouvaient que je ne roulais pas très bien derrière. J’étais sur mon cellulaire, j’allais croche. J’ai oublié d’allumer mes lumières et en reculant, j’ai heurté un véhicule garé dans le parking. Il y avait des Mexicains armés dans l’entrepôt. Ils ont rempli ma cache avec des boîtes de carton et je suis reparti vers le Canada. À mon arrivée, mes patrons m’ont dit que les Mexicains n’étaient pas contents et que j’avais joué avec le feu. Ils m’ont dit que c’était des gens reliés au cartel et que ceux-ci ne voulaient plus me voir là-bas pour les prochains chargements  », a décrit le témoin.

Un autre évènement survenu peu après a mis fin à sa carrière de chauffeur pour l’organisation.

« J’ai fait un autre voyage, j’ai eu un accident avec le camion aux États-Unis et le côté de mon véhicule était endommagé. Quand je suis revenu au Québec, j’ai essayé de le faire réparer dans un garage sur mon chemin. Ils m’ont dit que ça coûterait 4000 $. Là n’était pas le problème. C’est qu’il fallait qu’ils enlèvent le réservoir, et je ne voulais pas. J’ai caché le camion le temps de trouver une solution, mais mes patrons m’ont demandé de faire un autre voyage. Lorsque je suis revenu deux jours après, ils m’ont demandé ce qu’il s’était passé. Ils n’étaient pas contents et m’ont dit que je ne ferais plus de transport vers les États-Unis », a expliqué le témoin.

Changement de patron

Après cet incident, le témoin a commencé à travailler directement pour Timoleon Psiharis, qui lui faisait notamment transporter de l’argent et de la drogue. Il était payé 2000 $ par semaine, plus des primes fréquentes qui pouvaient atteindre 5000 $.

Le témoin se rendait dans un bureau de change Globex, dans l’ouest de l’île de Montréal, où on lui a déjà remis une somme de 1 million de dollars, disséminée dans plusieurs sacs.

Un jour, Timo Psiharis lui demande de superviser une transaction de 200 kilogrammes de cocaïne à Buffalo.

« La transaction se faisait avec des Mexicains qui partaient du Mexique et qui étaient censés nous rejoindre non loin de la frontière à Niagara Falls. Tout était déjà arrangé. Je devais faire le lien entre notre chauffeur, qui allait chercher la cocaïne, et le chauffeur mexicain, qui apportait la marchandise. Mon rôle était de compter les kilos, car dans la transaction d’avant, il y avait eu des kilos manquants. On a pris contact avec le Mexicain avec lequel on devait transiger. Mais durant trois jours, ç’a été du niaisage. Le quatrième jour, on a réalisé qu’on était suivis par une voiture. On est allés sur l’autoroute, à 40 km/h. Tous les chars nous dépassaient, sauf lui. On a fait des virages en U, il nous suivait. On se garait dans le stationnement d’un restaurant, il se stationnait aussi. On ne savait pas si c’était la police ou les Mexicains qui voulaient nous voler les kilos. On a donc averti notre monde au Québec. C’est là que deux autres personnes sont entrées dans les conversations avec nous, sur nos appareils PGP de messages cryptés. On recevait des messages transférés, et j’ai vu les adresses de Timothy Payne et de Honda », a raconté le témoin.

La semaine dernière, un agent civil d’infiltration dont on doit également taire le nom et qui a témoigné au procès a indiqué que le pseudonyme Honda sur les communications cryptées était celui de l’accusé, Rabih Alkhalil.

Non négociable

Le témoin a aussi conçu son propre organigramme du volet de l’organisation qu’il connaissait. Parmi les suspects, il a identifié un ancien membre des Rockers, club-école des Hells Angels, surnommé Capitaine Crochet en raison d’une prothèse qu’il portait pour remplacer son bras amputé. Il ne l’a pas nommé, mais la photo déposée en cour est celle de Sébastien Beauchamp.

Le témoin a aussi expliqué que c’est parce qu’il risquait d’être extradé et jugé aux États-Unis qu’il a accepté de collaborer avec la police. Il a malgré tout été accusé et condamné, et il purge actuellement une peine au Canada.

Son contrat prévoit que l’État paye pour sa cantine tout au long de sa détention et que les autorités payeront pour les formations qu’il recevra afin de préparer sa réinsertion et lui verseront 500 $ par semaine durant les deux ans suivant sa libération. En revanche, il ne doit pas raconter son histoire aux journalistes.

« Les policiers m’ont expliqué les termes du contrat et ils m’ont dit dit que c’était non négociable. Je l’ai signé », a simplement précisé le témoin.

Pour joindre Daniel Renaud, composez le 514 285-7000, poste 4918, écrivez à drenaud@lapresse.ca ou écrivez à l’adresse postale de La Presse.

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