J’ai perdu mon corps, de Jérémy Clapin

Destination monde

Lauréat du Grand Prix de la Semaine de la critique du Festival de Cannes, J’ai perdu mon corps est l’un des films les plus célébrés par la critique française cette année. Netflix en ayant acquis les droits d’exploitation pour le marché international, aucune sortie sur grand écran n’est prévue chez nous. Nous avons joint le cinéaste français Jérémy Clapin au cours de sa tournée nord-américaine.

Depuis sa présentation au Festival de Cannes, votre film suscite beaucoup d’enthousiasme. Vous attendiez-vous à un tel engouement ?

Quand on travaille à un projet pendant des années, on espère évidemment qu’il suscite un intérêt, mais comme je viens du court métrage, je n’ai encore aucune référence à propos de ce genre de chose. J’ai du mal à mesurer l’exaltation et la démesure que ça entraîne. Cela dit, je crois depuis longtemps au cinéma d’animation destiné à un public adulte. Cet aspect est mis en lumière à travers ce film. Je suis hyper content que le public et la presse s’en emparent.

J’ai perdu mon corps est une adaptation du roman Happy Hand, de Guillaume Laurant, un auteur connu notamment grâce à ses collaborations avec Jean-Pierre Jeunet. Il relate l’histoire d’une main amputée qui s’échappe d’un laboratoire pour tenter de retrouver le corps auquel elle appartient. Qu’avait de particulier ce roman pour susciter en vous l’envie d’en faire un film d’animation ?

L’idée est d’abord venue d’un producteur. Quand on m’a fait lire le bouquin, j’ai tout de suite été intéressé par la notion de manque, racontée d’un autre point de vue, c’est-à-dire que c’est ici le corps qui manque à la main, plutôt que le contraire. Cela dit, le récit a beaucoup évolué au fil de l’écriture du scénario, mais il nous donnait la possibilité d’aborder délicatement des thèmes qu’on retrouve habituellement dans le cinéma de genre. J’aime le fantastique quand il permet de questionner les sensibilités de notre réalité sous un angle différent.

Votre film joue avec des éléments fantastiques, mais il est aussi très romantique. Il cultive en outre la nostalgie en mettant en son centre un jeune homme ayant déjà eu des ambitions qu’il ne peut désormais plus se permettre. Comment s’est opéré ce dosage ?

Ce fut d’abord à l’étape de l’écriture, puis il a fallu préciser tout ça au moment d’élaborer les planches à dessin et de faire l’animation afin de trouver l’équilibre entre les genres. Je voulais offrir un voyage unique au spectateur, avec des fragments de récits qui convergent vers un tout. Guillaume Laurant a bien sûr participé à l’adaptation, même s’il considérait au départ que son livre était inadaptable, ce qui est quand même un peu bizarre pour un auteur de scénarios.

Vous avez commencé à travailler à ce film en 2011. Pourquoi a-t-il fallu autant d’années pour le réaliser ?

Parce que pendant longtemps, personne n’a voulu de ce film ! Nous avons cherché des partenaires et nous n’en avons jamais trouvé. Nous avons travaillé tout seuls pendant quelques années et j’estime que ce travail sur la longueur a été bénéfique, car nous avons pu y mettre le temps nécessaire, avec une entière liberté de création.

Vous évoluez dans le domaine du cinéma d’animation depuis une quinzaine d’années et vous avez réalisé quatre courts métrages avant de vous attaquer à votre premier long. Avez-vous l’impression que le cinéma d’animation vit une période particulièrement féconde ?

J’ai le sentiment que tout cela est en train de se construire et que certains films marquent leur époque, Persepolis, par exemple. Et puis il y a les plus jeunes générations qui arrivent avec leurs propres univers. Elles ont eu accès à plein de choses et elles ont déjà l’habitude de voir des propositions très différentes en animation. Tout reste à faire encore, mais je crois que ce qu’on verra au cours des prochaines années risque d’être assez merveilleux.

J’ai perdu mon corps est diffusé sur grand écran en France, mais Netflix en a acheté les droits pour l’exploiter sur sa plateforme à l’international…

Netflix s’est manifestée au Festival de Cannes, au beau milieu de la Semaine de la critique, avant que les prix soient attribués. Toute cette mise en lumière contraste bien sûr avec le fait d’avoir créé ce film tout seul, pratiquement dans une grotte ! Personne ne nous a vus venir et cette présentation à Cannes, dans un festival qui n’est pas voué à l’animation, nous a donné une visibilité incroyable. On a parlé de J’ai perdu mon corps comme d’un film, pas comme d’un film d’animation. J’attendais cela depuis longtemps et ça m’a rendu très fier.

Une entente comme celle que Netflix a conclue avec vous et vos producteurs est évidemment irrésistible, puisqu’elle assure à votre film une distribution mondiale. À titre de cinéaste, comment percevez-vous le fait que la vaste majorité des cinéphiles n’auront d’autre option que de voir J’ai perdu mon corps sur un petit écran ?

Il a toujours été clair dans mon esprit que je réalisais un long métrage de cinéma, destiné aux salles. Mais quand une occasion comme celle-là survient, un dilemme se pose. Un voyage comme celui que nous proposons sera toujours plus fort sur grand écran, c’est évident. En revanche, Netflix rend la prise de risque d’un producteur totalement viable en permettant une large diffusion. Pour le cinéma d’animation destiné à un public adulte, c’est d’autant plus vrai qu’il est généralement plutôt mal distribué. Rendre ce genre accessible peut aussi créer des habitudes.

Votre film sera néanmoins admissible aux Oscars, car il a pris l’affiche sur grand écran dans quelques salles aux États-Unis…

Oui, tout à fait. C’est d’ailleurs pour ça que je suis ici. J’avoue trouver tout ça un peu intense !

J’ai perdu mon corps est diffusé sur Netflix. Il fera l’objet d’une présentation sur grand écran le 8 décembre à la Cinémathèque québécoise, dans le cadre des Sommets du cinéma d’animation.

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