DAECH ET LA FRANCE

Mon fils, ma bataille

Ce pourrait être une banale histoire d’amour dans une ville de banlieue. Un garçon, une fille, un bébé à naître. Et puis la radicalisation va passer par là. Lui est originaire d’une fratrie obsédée par le djihad. Elle, s’est laissé entraîner avant de se ressaisir, refusant pour son fils l’obscurantisme salafiste. Léa se bat aujourd'hui pour maintenir son enfant hors d’atteinte de Daech.

La boîte aux lettres est vierge de tout nom. Les volets sont mi-clos, la porte d’entrée reste fermée. Des cartons traînent dans la pénombre du deux-pièces de Léa*, ou plutôt de sa planque. Emmener son fils au parc relève d’un jeu de piste. Les courses ? C’est avec un œil par-dessus l’épaule. 

Tel est le quotidien de cette mère de 21 ans et de son fils, Fouad, bientôt deux ans. Léa ne travaille plus. Protéger son enfant lui prend désormais tout son temps.

Adolescente, Léa rêvait de mariage, de robe en forme de meringue, de son père l’accompagnant à l’autel et d’un mari qu’elle aimerait jusqu’à la fin de ses jours. Dans sa chambrette aux murs roses décorée de posters de « Twilight », elle s’évade sur son blog, partage des photos de chats et des potins. 

PREMIERS CONTACTS

Une vie de jeune Française. Parfois, des inconnus la branchent sur sa messagerie privée. C’est par cette porte virtuelle qu’un certain Bachir est entré dans sa vie. C’était fin 2009. Il avait 16 ans, elle en avait 15. Léa répond à quelques-uns de ses messages. Après deux mois de relation 2.0, ils se rencontrent chez la jeune fille. Mais le flirt ne dure pas. Bachir, qui a des soucis judiciaires, disparaît. Pendant plus d’un an, elle n’entend pas parler de lui. 

En 2012, Bachir se manifeste à nouveau. Il sort de la prison de Bois-d’Arcy après dix mois d’incarcération, pour « violence envers un policier », lui dit-il. Il s’explique dans une lettre, assure avoir changé. « Je pensais qu’il était clean. Il me semblait sérieux, il passait tous les week-ends à la maison, chez mes parents. » 

Léa n’imagine pas que son amoureux continue les « bêtises » : vol à l’étalage, affaires de stups… Le casier judiciaire de Bachir se remplit inexorablement. Tout va basculer en 2013. Le garçon présente sa conquête au clan Taghi. Une fratrie de douze enfants, dont Bilal, son aîné d’un an. «  Ils étaient comme des jumeaux, toujours fourrés ensemble. Bachir était dépendant de Bilal », raconte Léa. 

Chez les Taghi, la radicalisation est une histoire de famille. Le premier frère, Abdelhafid, part en Syrie en 2012. Deux ans après, c’est au tour de Khalid, avec sa femme, Inès, une convertie, et leur enfant. Ces deux combattants trouvent la mort sur le front. Le départ de ses aînés est un choc pour Bachir, qui pleure en apprenant la nouvelle à Léa. 

SE CONVERTIR

C’est à partir de ce moment qu’il se met à rechercher des vidéos sur Internet et à parler religion. Il prête le Coran familial à Léa, qui fait ses prières avec lui et décide de se convertir. « J’ai fait mon chemin seule », explique-t-elle. Léa rencontre l’imam de la mosquée pour faire sa shahada, la profession de foi musulmane. La religion envahit leur quotidien : outre les cinq prières, Bachir demande à Léa de s’astreindre aux prières surérogatoires. 

Il ne faut plus fêter Noël, ni même fréquenter les grandes mosquées, mais les petites salles clandestines qui distillent le « vrai » islam. Bilal travaille encore au Chicken Planet, un kebab proche de la gare de Trappes, connu comme lieu de rencontre des islamistes radicaux, le vendredi, après la prière. Bachir le fréquente assidûment. 

En février 2014, Léa tombe enceinte. Bachir veut se marier religieusement pour pouvoir l’annoncer à sa famille, car il méprise le mariage civil. Léa découvre qu’elle doit renoncer à ses rêves de robe vaporeuse : « C’était le 9 mars. Je ne suis même pas allée à la cérémonie. C’est Bilal qui me représentait au côté de Bachir. Enfin, se console-t-elle, j’étais valide devant Dieu. » 

Bachir s’installe chez ses beaux-parents, qui ne s’intéressent pas à la religion. Il tente d’instaurer un mode de vie islamiste, refusant, par exemple, que son beau-père boive l’apéritif pendant le week-end. Il a convaincu Léa qu’il ne fallait plus faire la bise aux hommes, même de sa propre famille, et s’enferme pendant des heures dans un cagibi pour visionner des vidéos. 

Quand ils imaginent l’avenir de leur enfant, Bachir tranche : son fils ne fréquentera que des musulmans !

Un soir, il lance à Léa : « Partons dans un pays musulman. Ici, il n’y a que des mécréants. » Bien endoctrinée, la jeune épouse se laisse convaincre.

Pourquoi pas ? Mais pas en Syrie, pas dans un pays en guerre, insiste-t-elle. Ils n’osent pas encore sauter le pas. Léa est invitée à des goûters de filles où l’on parle religion en mangeant des gâteaux. 

Elle est la seule à ne pas porter le voile. Marie, sa mère, observe, sans s’y opposer, tous ces changements chez sa fille. « J’ai décidé d’accepter et de ne rien dire, j’avais trop peur de la perdre définitivement. » Une attitude bienveillante qui la rapprochera de Léa. 

ÉLOIGNEMENT

La relation amoureuse s’étiole. Bachir va souvent retrouver Bilal, le grand frère modèle. Puis il quitte définitivement sa femme, enceinte de six mois. Alors qu’elle n’a pas encore accouché, Léa apprend que son fils est menacé. Bachir aurait confié à des proches qu’il comptait l’enlever et l’emmener en Syrie. 

Fouad vient au monde en novembre 2014. Le lendemain de sa naissance, le bébé reçoit la visite de Bachir, qui « s’émerveille de cette petite chose qu’il peut dorénavant appeler “mon fils”». L’angoisse grandit chez la jeune maman. 

Elle déclare l’enfant à son nom, ce qui lui assure l’autorité parentale exclusive. Lui ne s’est pas déplacé pour faire valoir ses droits de père et le reconnaître. Néanmoins, elle accepte que Bachir rencontre son fils. « Au McDonald’s, parce que c’est un lieu neutre, et en présence de ma mère. »

L'APPEL DE LA SYRIE

En janvier 2015, dix jours après les attentats de Charlie Hebdo, deux jours après les arrestations de la filière de Verviers, Bilal part pour la Syrie. Il embarque dans une Scenic avec sa femme, Sihem, leur enfant et deux volontaires mineurs, originaires de Trappes. Direction Raqqa. Ils traversent plusieurs frontières, prétextant un mariage en Turquie, mais sont victimes d’un accident de la route. 

Repérés par la police turque, ils sont renvoyés vers les geôles françaises. « Comment j’ai pu être assez bête pour vouloir partir là-bas ? » plaide Sihem lors de son procès en mars dernier. Bilal, lui, considéré comme « l’émir » de son groupe, écope de cinq ans d’emprisonnement. 

Il est d’abord incarcéré à la maison d’arrêt de Bois-d’Arcy puis transféré dans l’unité de prévention de la radicalisation de la prison d’Osny, dans le Val-d’Oise. 

L'ATTAQUE

Le dimanche 4 septembre, vers 15 heures, au moment de partir pour la promenade, Bilal a dissimulé une tige métallique dans une serviette. Alors que le surveillant lui demande de la laisser dans sa cellule, il se retourne et lui assène neuf coups avec son arme improvisée. Un second surveillant tente de venir en aide à son collègue, il est blessé à son tour. 

Bilal a-t-il répondu à l’appel de Larossi Abballa, l’assassin des policiers de Magnanville, qui, dans une vidéo, avait appelé à cibler « les policiers, les surveillants pénitentiaires, les journalistes » ? Resté seul, le détenu dessine un cœur sur le mur avec le sang de sa victime, puis s’agenouille et prie. Les équipes régionales d’intervention et de sécurité (Eris) le neutraliseront trois heures plus tard, avec un tir de balle en caoutchouc. 

LA PEUR AU VENTRE

L’histoire terrifie Léa. Et elle est en pleine procédure judiciaire : Bachir a en effet effectué une reconnaissance de paternité, et elle craint qu’il n’enlève son fils. Le 17 juin 2016, le juge des affaires familiales lui confirme l’autorité parentale exclusive, assortie de l’interdiction de sortir Fouad du territoire sans son accord et celui de Bachir. 

Néanmoins, il reconnaît au père un droit de visite « sans surveillance », une fois par mois, pendant sept heures. À la lecture du jugement, Léa s’effondre en larmes. Sa décision est prise :  elle refuse de laisser son fils seul avec son père. Le calvaire de Léa a commencé.

*Certains prénoms ont été changés.

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