CONSOMMATION

La morale contre le gaspillage

Équiper les douches d’hôtel de compteurs indiquant en direct aux clients combien ils consomment d’eau chaude permet d’en diminuer la consommation de 11 %, selon une nouvelle étude suisse. Ces résultats montrent les promesses et les limites de la morale pour modifier les comportements ayant un impact environnemental néfaste.

L’expérience

« Prendre une douche est l’un des rares moments de la journée où on n’a pas de téléphone portable, où on a plus d’attention à porter à notre environnement », explique Verena Tiefenbeck, ingénieure à l’École fédérale supérieure de technologie de Zurich (ETH Zurich), qui est l’auteure principale de l’étude publiée en novembre dans la revue Nature Energy. « Une fois qu’on a l’attention des gens, le format de l’information est simple et mène à une action concrète aussi simple. La plupart des autres études montrent que les gens ont de la difficulté à faire un lien entre leur comportement et la consommation d’électricité. Souvent on n’a pas l’impression d’avoir nous-même un impact, on pense que ce sont les autres qui gaspillent de l’énergie. » L’étude montrait que les gens diminuaient davantage la durée de leur douche quand on les avertissait de la quantité d’eau en litres plutôt que de l’énergie ayant servi à réchauffer l’eau chaude en kilowattheures. « C’est plus frappant quand on voit que notre douche a pris de 60 à 80 L d’eau, on voit 60 bouteilles d’eau. » L’étude n’a pas pu voir si l’impact était différent entre les sexes et selon l’âge, mais d’autres études ont montré que les hommes et les femmes prennent des douches d’une durée semblable, même si les femmes ont les cheveux plus longs, mais que les ados se douchent plus longtemps que leurs parents. « Et nous avons vu dans nos résultats que plus une personne prenait une douche longue, plus l’introduction du compteur avait un impact. Il est plus facile de passer de 40 à 20 minutes sous la douche, moins facile de passer de 4 à 2 minutes. Alors on peut penser que chez les clients plus jeunes de l’hôtel, le compteur d’eau a eu un impact plus important. » Les chercheurs ont analysé le comportement de 20 000 clients de 6 hôtels quatre étoiles de tourisme et d’affaires.

Rendement

Le rendement est « phénoménal », selon Mme Tiefenbeck. « L’investissement en compteurs se rentabilise en un peu plus de deux ans, avec la réduction de la consommation d’énergie. Normalement, avec les mesures de conservation d’énergie, on parle plutôt de rentabilité de l’investissement en 10 ans. Une autre étude que nous avons faite, sur 700 foyers suisses, avait un impact deux fois plus important, alors il se pourrait que l’investissement soit remboursé en un an. En Suisse, les chauffe-eau sont le deuxième poste de consommation d’énergie après le chauffage. On met beaucoup d’accent sur les ampoules économiques, mais ça n’a pratiquement pas d’influence sur la consommation d’électricité. » La majorité des chauffe-eau en Suisse sont alimentés au gaz naturel, tout comme les chaudières de chauffage, l’électricité (aux deux tiers hydroélectrique et le reste nucléaire) servant surtout à l’éclairage. Une famille moyenne en Suisse consomme de 3000 à 4000 kWh par année, cinq à sept fois moins qu’au Québec.

Le gazon du voisin

Beaucoup d’études similaires ont plutôt misé sur la comparaison avec la consommation d’électricité moyenne du voisinage. « On a pensé que ça inciterait les gens à réduire leur consommation, mais ça n’a jamais vraiment marché, dit l’ingénieure zurichoise. C’est peut-être une question d’attention. Dans la douche, on a plus de temps pour réfléchir à son comportement. Cela dit, nous avons utilisé le même genre de compteurs dans des résidences, avec une comparaison avec la durée de la douche chez les voisins du quartier, et le résultat n’est pas meilleur que dans les hôtels. Il semble que la comparaison avec les voisins ne soit pas une voie d’avenir pour encourager les comportements écologistes. »

Ludification

Une autre avenue est la transformation du comportement environnemental en jeu, selon le concept de « ludification » de la morale. « Un bon exemple est l’application de Car2go EcoScore qui montrait un score environnemental si le conducteur n’accélérait pas trop ou freinait plus doucement, dit l’ingénieure suisse. Étonnamment, il n’y a pas eu beaucoup d’études sur le sujet. Les rares chercheurs qui se sont penchés sur la question avaient des échantillons trop petits pour bien prendre en compte la température, le trafic lié aux travaux routiers et d’autres facteurs qui ont un fort impact sur le style de conduite. » En 2016, dans le cadre de ses études de doctorat, une chercheuse de l’Université Simon Fraser à Vancouver avait analysé 590 trajets du service d’autopartage de Car2go sur deux semaines, avant et après l’introduction de l’application EcoScore (depuis abandonnée) en juin 2012, et n’avait pas trouvé de différence en matière de consommation d’essence. En 2010, dans une conférence de psychologie, des chercheurs sud-coréens avaient rapporté qu’indiquer la consommation d’essence moyenne n’influençait pas le style de conduite des conducteurs.

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