Musique

Hubert Lenoir électrise Paris

Paris — RCA, Columbia, Sony, Barclay, Because, Pias… Toute l’industrie du disque française était au rendez-vous, mercredi soir à La Boule Noire, pour le premier spectacle parisien d’Hubert Lenoir, la nouvelle sensation venue du Québec.

On sait à quel point le jeune chanteur est une bouffée d’air frais chez nous, peut-être la plus belle décharge de vitalité créative depuis Jean Leloup. Ses quatre trophées au Gala de l’ADISQ en témoignent. Il n’est que logique qu’il poursuive sa route en France, un marché qui pourrait lui ouvrir tout grand les bras, si l’on en juge par la délégation d’éditeurs et de représentants de maisons de disques qui se baladaient dans le public.

« Qu’il y ait tous ces pros, c’est le signe qu’il y a un engouement », a souligné un employé de Sony éditions, croisé avant le début du spectacle.

Le buzz est assez évident. Depuis deux semaines, Hubert Lenoir profite d’une belle fenêtre médiatique dans l’Hexagone, retombées directes de ses performances aux FrancoFolies de Montréal à l’été 2018 et aux Trans musicales de Rennes, en décembre dernier.

Outre Konbini News, le magazine féminin Grazia, Radio Nova et France Inter, le magazine Les Inrockuptibles – une référence dans le domaine culturel – l’a mis en couverture de son récent numéro sur les « espoirs musicaux de 2019 », tandis que le journal Libération le présente comme une « tornade sur scène », à l’aube d’une possible « folle ascension » en France.

« Le cauchemar canadien-français »

Encore trop tôt pour savoir où tout cela mènera. Mais Lenoir n’a pas fait mentir sa réputation de « tornade » à La Boule Noire, petite salle de 250 places du quartier Pigalle, qui affichait complet mercredi.

Bijoux, chemise grunge, pantalon large aux motifs noir et blanc vaguement punks, il rejoue son personnage de bibitte provocante et ambiguë, embrassant son guitariste à pleine bouche ou mimant la fellation avec un regard à la fois défiant et vaporeux.

« I’m your fucking French Canadian nightmare, motherfuckers ! », lance-t-il en guise d’avertissement, avant de survoler toutes les chansons de son premier album, de Fille de personne à Recommencer en passant par Ton hôtel, l’instrumentale Momo ou Si on s’y mettait, puissante reprise du classique « peace and love » de Jean-Pierre Ferland.

Limite survolté, le chanteur semble être partout à la fois.

Il laisse tomber la chemise et se pavane torse nu en avalant une rasade de vin blanc.

Danse avec une spectatrice – hélas un peu trop rigide pour lui.

Saute dans la foule pour une séance de bodysurfing.

S’acharne sur une guitare électrique, après en avoir considérablement monté le volume.

Puis traverse la salle pour monter sur le bar et se servir une bière pression, sous le regard hilare des spectateurs, qu’il bouffe comme on mange un Félix.

« Au Québec je suis détesté, mais je me sens vraiment accueilli en France », lance-t-il en jouant faussement les victimes, avant de fendre la foule pour retourner sur scène.

Et la suite ?

Le public – déjà conquis – semble apprécier cette performance rock « dans ta face », aux accents d’années 70 et 80, qui emprunte un peu à Prince et beaucoup à T-Rex.

Les gens de l’industrie, eux, voient aussi – et surtout – le potentiel commercial de cette personnalité originale.

« On a tellement de chanteurs neurasthéniques en France : enfin un chanteur avec de l’énergie. Il y a quelque chose d’explosif en lui, et les Français sont des gens explosifs. »

— Soraya Kavoussian, de l’agence artistique So

« En France, on aime ce genre de personnage sulfureux », ajoute Julien Bescond, directeur artistique du label Because, œil brillant et oreilles ouvertes.

Hubert Lenoir ne donne certes pas dans le hip-hop, créneau actuellement le plus populaire en France, dit-il. Mais ses talents de compositeur et « la façon dont il incarne sa musique » pourraient lui permettre de faire sa place au soleil, quelque part entre le grand public et l’underground, dans le même créneau que la chanteuse belge Angèle.

« Tout va très vite ici. Mais avec un personnage comme ça, il peut s’imposer plus rapidement », ajoute le professionnel, qui dit s’intéresser au chanteur « depuis au moins un an ».

Pour l’instant, les choses se présentent plutôt bien.

Hubert Lenoir sera de retour à Paris pour un spectacle à La Maroquinerie (500 places) fin avril, avant de se produire au Printemps de Bourges, aux Botaniques de Bruxelles et en Suisse pour deux concerts. D’autres dates seraient aussi en discussion pour divers festivals l’été prochain.

« Tout ce qu’il véhicule suscite pas mal de curiosité. Et le buzz qu’il y a autour de lui me facilite la tâche », admet Romain Piquerez, de la société de booking Alias, qui s’occupe de Lenoir en Europe.

On peut supposer que le chanteur aura entre-temps signé un contrat de disques en France, ce qui devrait lui permettre de pousser plus avant sa conquête de l’Hexagone et de la francophonie.

La question est de savoir avec qui. Des offres seraient déjà sur la table. Mais si l’on en croit son imprésario Noémie Leclerc-Doyon, la petite équipe québécoise d’Hubert Lenoir ne semble pas pressée de s’engager.

Ou du moins pas à tout prix.

« Il n’y a pas de plan quinquennal. On n’est pas de grands stratèges, confie Mme Doyon-Leclerc, qui est aussi la compagne et collaboratrice artistique du chanteur. Pour nous, tout passe par l’art en premier. On aime ça quand ça vient naturellement. »

Pas question, donc, de faire de compromis sur le plan de la liberté artistique. Il faudra un partenaire avec qui ça clique de façon « organique », dit-elle. Quelqu’un qui comprend l’esthétique et l’univers d’Hubert Lenoir.

Et qu’en dit le principal intéressé ? Haussement d’épaules. « Pour la business, je ne suis pas la meilleure personne pour répondre », avoue le chanteur, à qui La Presse a parlé quelques jours avant son concert.

L’idée d’une percée en France semble toutefois l’allumer.

« C’est cool de sentir qu’on fait partie de cette scène vibrante. On a un peu le sentiment que tout est possible. »

Sans compter que les médias français sont beaucoup moins choqués par ses frasques « Ici, on me parle de musique, on porte moins attention à mes scandales », conclut-il, avec une pointe de soulagement.

Forcément. Ils en ont vu d’autres.

Histoire à suivre.

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