Témoignage

Un terreau fertile pour s'enraciner

Je me souviens du premier emploi de ma mère chez M. et Mme Girard. Elle devait y faire le ménage. Mais la maison était déjà impeccable à l’exception d’une poussière ou deux laissées expressément derrière pour justifier l’argent discrètement placé près du sac de ma mère, celle qui n’avait jamais tenu un balai et ne savait pas par où commencer.

Elle retournait à la maison, angoissée par les tapis sans tache, les comptoirs de cuisine luisants et les serviettes parfaitement blanches et empilées dans les armoires. Elle offrait alors de préparer un repas auquel nous étions également conviés. Nous devenions alors une grande famille à manger plusieurs fois tous ensemble autour de la table pour produire de la vaisselle sale et des miettes à ramasser.

Il y a eu ce premier emploi qui a engendré la possibilité d’une multitude d’autres, qui ont ensuite permis à mes parents de tendre la main à ceux qui sont arrivés à Montréal après nous.

Lorsqu’on change de pays, de continent, on se retrouve sans réseaux et sans repères. 

On ne peut plus appeler l’ami de l’ami de son ami qui a entendu parler d’un poste ouvert dans le quartier voisin et encore moins une compagnie qui recherche exactement les habiletés qu’on possède, soit la maîtrise de la langue Hmong ou les connaissances du marché mondial de la bauxite… 

Mon père, anciennement professeur de philosophie au Viêtnam, s’était inscrit à un cours en aéronautique au cégep, sur recommandation d’une connaissance qui savait qu’il y avait une demande dans le domaine. Un client au restaurant où il livrait les pizzas le soir lui a suggéré de soumettre sa candidature pour un poste chez Pratt & Whitney et a proposé son nom en tant que référence. 

Mon père y a travaillé jusqu’à sa retraite et même quelques années au-delà parce qu’il aimait non pas les moteurs d’avion, mais ses collègues. 

Il adorait arbitrer les malentendus. D’ailleurs, il raconte encore cette anecdote régulièrement avec un sourire tendre et surtout fier d’un employé qui avait demandé l’emplacement d’un outil à un collègue qui était d’origine vietnamienne. Ce dernier a répondu à plusieurs reprises : « cherche ! », « Cherche ! », « CHERCHE ! »… alors qu’il voulait tout simplement dire « Serge ».

Il faut une grande dose d’efforts pour considérer un curriculum vitae qui contient des références qui nous sont complètement inconnues : où se trouve l’Université Ibn Tofail ? ; que fait un siamoisier ? Le premier employeur qui a appelé un candidat au nom de Nguyen a certainement pris une grande respiration pour ne pas être gêné par sa propre question : « Comment prononcer ce nom ? » De plus, il est extrêmement difficile d’évaluer le potentiel des réfugiés nouvellement arrivés au pays.

Les réfugiés ressemblent souvent à des graines qui ne peuvent révéler leur vraie nature qu’une fois plantées dans un terreau fertile pendant un certain temps. Ils vivent dans le noir, en dehors de la ligne du temps. Leur temps n’est plus marqué par le réveil d’une ville, la saison des moissons, la cloche qui annonce le début des classes et encore moins l’heure de leurs repas. Les réfugiés sont des personnes qui ont abandonné leur passé sans savoir si un avenir les attendait dans leur futur. Leur présent, quant à lui, est vidé de son sens dans ces camps qui sont des no man’s land. Ces zones d’incertitude leur offrent un refuge qui les protège contre un danger, temporairement mais souvent en tant qu’apatrides.

Dans le dictionnaire Le Petit Robert 2018, le mot « réfugié » suit le mot « refuge » alors que le mot « immigrant » se place sous « immeuble », soit ce « qui ne peut être déplacé », selon la définition. Voilà pourquoi le rêve de tous les réfugiés est d’accéder au statut d’immigrants. De s’enraciner de nouveau.

Le passage entre ces deux statuts ne peut être mieux expliqué et décrit que par la définition du mot « immigration » : « Entrée dans un pays, une région, de personnes qui vivaient à l’extérieur et qui viennent s’y établir, y chercher un emploi. »

« Emploi », seulement l’emploi. Rien d’autre n’est mentionné. Peut-être que seul l’emploi suffit parce qu’il donne une raison de se lever, de retrouver l’utilité de ses mains, de se tenir droit, de marcher vers une destination et de se sentir attendu.

Par contre, afin de devenir un citoyen à part entière, de saisir non pas seulement le nom des rues, mais l’âme des habitants du pays, ils ont besoin d’avoir un ami qui les invite à aller jouer au hockey, une camarade qui partage avec eux sa soupe aux gourganes, un copain qui les emmène dans un camp de chasse…

À travers ce quotidien en commun, les amitiés et les amours grandissent, s’accumulent lentement et, un jour, on se réveille tout naturellement avec le parfum de la coriandre dans notre frigo, un texto d’Abdou, une cloche tibétaine sur le bureau et un drapeau bleu et blanc sur le balcon pour célébrer notre lys national en chantant en chœur comme si nous avions toujours eu un seul et même cœur.

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