Xanax 

Le nouvel ennemi public 

Il est censé soulager l’angoisse, voilà qu’il suscite l’inquiétude. Le Xanax, un médicament contre l’anxiété, est détourné vers la rue et circule désormais sous forme de comprimés de contrefaçon sortis de laboratoires clandestins québécois. Vénéré par une partie de la culture hip-hop, explosif lorsqu’il est mélangé à l’alcool, il fait des ravages chez les jeunes. Au point que la GRC considère qu’il représente un problème aussi criant que le fentanyl.

Un dossier de Philippe Mercure, avec la collaboration de Daniel Renaud

Xanax

« Ça nous inquiète autant que le fentanyl »

Des adolescents à la recherche d’évasion qui terminent leur soirée aux urgences. Des mineures sous l’emprise de la drogue victimes de pertes de mémoire et d’agression sexuelle. Des personnes âgées qui voulaient régler des troubles de sommeil, mais qui se retrouvent accros aux médicaments.

Les autorités policières et les médecins québécois sont préoccupés par la montée du Xanax, un médicament contre l’anxiété qui est de plus en plus détourné vers le marché noir et contrefait dans des laboratoires clandestins contrôlés par le crime organisé.

« Le Xanax, on n’en parle pas assez. Pour moi, c’est quelque chose qui est inquiétant au Québec. Il y en a de plus en plus », affirme à La Presse le sergent Jacques Théberge, spécialiste des drogues de synthèse à la Gendarmerie royale du Canada (GRC).

Le spécialiste va jusqu’à comparer la crise à celle provoquée par le fentanyl, cet opioïde 40 fois plus puissant que l’héroïne.

« Ça nous inquiète autant que le fentanyl, dit M. Théberge. Le fentanyl inquiète à cause de sa puissance ; le Xanax inquiète parce que les jeunes le consomment, que c’est banalisé et qu’on le retrouve de plus en plus contrefait. »

Selon le spécialiste, le Québec est particulièrement touché par la vague du Xanax. Même si Santé Canada prévient que les analyses ne sont pas nécessairement proportionnelles à la taille du marché, le Québec compte aussi pour la forte majorité des composés contrefaits analysés par le Ministère (367 analyses au Québec en 2019, contre 120 en Ontario et 33 en Alberta).

« Les organisations criminelles sont derrière ces labos. Elles ne sont pas tentées par le fentanyl, mais sont tentées par ça, car il y a un marché qui est très fort également aux États-Unis. » 

— Jacques Théberge, spécialiste des drogues de synthèse à la GRC, à propos du Xanax

Comme le Valium, l’Ativan et le Rivotril, le Xanax et ses génériques font partie de la famille des benzodiazépines. Ils sont surtout prescrits contre l’anxiété et les troubles du sommeil. Ce n’est pas d’hier que ces médicaments sont consommés à des fins récréatives, notamment par les jeunes.

« Le Xanax est un dépresseur, alors les effets sont très proches de ceux de l’alcool. On est ramolli, on a une certaine distance avec la réalité et les émotions, on est plus relax. Des gens deviennent plus désinhibés, un peu high », explique Marie-Ève Goyer, chef médicale des continuums en dépendance et en itinérance au CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal.

Selon la Dre Goyer, les adolescents ont longtemps pigé des comprimés de Xanax dans la « pharmacie de papa-maman » pour expérimenter avec leurs effets. Déjà inquiétante, la situation est devenue alarmante avec l’arrivée récente de laboratoires clandestins qui fabriquent du Xanax contrefait au Québec.

« Le problème est que l’ingrédient actif du Xanax, l’alprazolam, n’est plus le seul qu’on retrouve dans les comprimés contrefaits », explique Mélanie Perrier, caporale au service de sensibilisation aux drogues et au crime organisé à la GRC.

Un cocktail de substances

Des analyses de Santé Canada menées sur des comprimés saisis montrent en effet que ce qu’on vend comme du Xanax au Québec n’en est plus vraiment. L’alprazolam vient loin dans la liste des substances détectées, derrière des composés comme le flubromazolam, la cyproheptadine, la doxépine, l’étizolam ou le flualprazolam. Bref, on mélange allègrement des médicaments contre les allergies avec des antidépresseurs et des dérivés de l’alprazolam souvent plus puissants que celle-ci. Certains comprimés contenaient aussi de la cocaïne et des amphétamines. Du fentanyl a été trouvé dans des comprimés de l’Ouest canadien, mais pas au Québec.

« On se retrouve avec plein de cas de figure où des gens pensent prendre une substance X, mais prennent en fait la substance Y, perdent complètement la carte et se retrouvent à l’urgence. On trouve plein d’affaires dans leur urine et les gens sont surpris. »

— La Dre Marie-Ève Goyer, chef médicale des continuums en dépendance et en itinérance au CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal

Selon la GRC, les comprimés de contrefaçon comptent maintenant pour la majorité de ceux qui sont en circulation. La police fédérale soupçonne que, comme pour le fentanyl, les ingrédients actifs sont importés de Chine. Les poudres sont ensuite assemblées dans des comprimés dans des laboratoires clandestins installés au Québec, dont certains ont été démantelés par la police.

Les comprimés de Xanax sont omniprésents et faciles à commander sur le web profond (dark Web). « Le king du Xanax contrefait sur le dark Web était québécois, mais il a pris sa retraite », affirme une source bien au fait de ce qui s’y vend et qui n’a pas voulu être nommée. On trouve aujourd’hui au moins une centaine de vendeurs canadiens sur les marchés illicites en ligne. Une dose de Xanax s’y vend moins d’un dollar. On y affiche des comprimés contenant jusqu’à 7,5 mg d’ingrédient actif, alors que le contenu des comprimés en pharmacie varie entre 0,25 et 2 mg.

Avertissements de Pfizer

Le fabricant du Xanax, la multinationale Pfizer, tient à rappeler que le médicament est indiqué pour le « soulagement à court terme des symptômes d’anxiété excessive » et non contre « l’anxiété ou la tension associée au stress de la vie quotidienne ». Dans un courriel à La Presse, l’entreprise a rappelé que le Xanax doit toujours être consommé sous la supervision d’un professionnel de la santé.

« Nous travaillons de concert avec les organismes qui appliquent les lois dans le monde entier afin de repérer, de perturber et de dissuader le commerce illégal des médicaments contrefaits », affirme l’entreprise.

Urgences-santé a vu ses interventions liées au Xanax plus que doubler en deux ans, passant de 43 en 2016 à 96 l’an dernier. Au 1er août de cette année, on en comptait 62. Un cas est comptabilisé à partir du moment où le mot « Xanax » est prononcé lors de l’appel au 911.

« C’est clair qu’il y a plus de cas que ce que les chiffres montrent », affirme le porte-parole, Stéphane Smith. Sur le terrain, les ambulanciers notent que le Xanax est souvent mélangé aux opioïdes ou à l’alcool.

« La conséquence est la même que pour les opioïdes. On s’en va vers l’inconscience, ensuite on peut avoir un arrêt respiratoire, puis un arrêt cardiaque. »

— Stéphane Smith, porte-parole d’Urgences-santé, à propos des effets du Xanax 

Le Service de police de la Ville de Montréal ne tient pas de chiffres sur les saisies de Xanax en particulier. À Laval, déjà 475 591 comprimés ont été saisis cette année, beaucoup plus que les 285 867 comprimés saisis pendant toute l’année dernière. La GRC dit recevoir des appels d’intervenants scolaires à propos de cette drogue.

« Au courant de la dernière année, des avis de santé publique ont émergé à Gatineau, en Estrie, un peu partout », dit la caporale Perrier. Devant la vague, la GRC veut que le sujet soit mieux connu. En septembre, des policiers se rendront à un congrès sur la médecine d’urgence en région qui se tiendra aux Escoumins, sur la Côte-Nord, pour discuter du Xanax.

« Ça touche notre jeunesse. Il est important d’informer les parents, mais aussi les jeunes eux-mêmes, de la consommation de ces substances. Il faut que les gens comprennent que ce ne sont pas des bonbons », dit la caporale Perrier.

« L’héroïne des benzodiazépines »

Le Xanax agit en ralentissant l’activité du cerveau. En soi, il comporte des risques de surdose plus faibles que ceux des opioïdes. Mais les comprimés contrefaits et les mélanges changent la donne. Le cocktail Xanax et alcool, deux dépresseurs, est particulièrement explosif puisque les deux drogues entrent en synergie. Élocution lente et difficile, étourdissements, fatigue et confusion sont le lot des consommateurs. Les pertes de mémoire sont fréquentes. La consommation peut mener au coma, à des arrêts respiratoires ou cardiovasculaires et à la mort.

La Dre Marie-Ève Goyer souligne que, parmi la famille des benzodiazépines, le Xanax est particulièrement traître. « Le Xanax, c’est l’héroïne des benzodiazépines. C’est un médicament qui fait un effet rapide, mais qui s’estompe vite. Ça fait que vous avez besoin d’en reprendre rapidement pour retrouver l’effet », dit celle qui reçoit de plus en plus de patients, notamment des jeunes, aux urgences de l’hôpital Notre-Dame.

Les problèmes de dépendance qu’il crée sont bien documentés. « Un effet fort et rapide, c’est tout ce dont vous avez besoin pour devenir accro, dit-elle. C’est un mécanisme pavlovien de récompense instantanée. » Le Xanax crée aussi une accoutumance, si bien qu’il faut en consommer de plus en plus pour ressentir les mêmes effets. Son sevrage, difficile et dangereux, doit parfois être fait sous supervision médicale.

— Avec la collaboration de Daniel Renaud

Une nouvelle drogue du viol ?

Le Xanax a peut-être contribué à l’agression sexuelle de deux adolescentes. Selon des documents judiciaires récents obtenus par La Presse, une jeune fille de 13 ans aurait été violée et son amie de 14 ans aurait subi des attouchements sexuels non désirés au cours d’une soirée où les deux adolescentes avaient consommé du Xanax et de l’alcool. L’adolescente violée a ensuite subi un « black-out » et a été retrouvée inconsciente dans un banc de neige par un policier, selon les documents.

« Je ne suis pas surprise de voir un dossier comme ça. On a affaire à une substance de la famille des dépresseurs. On est dans la même catégorie d’effets que le GHB ou l’alcool », indique Mélanie Perrier, caporale au service de sensibilisation aux drogues et au crime organisé à la GRC, qui estime qu’il est possible que le Xanax s’impose comme une nouvelle « drogue du viol ».

Un médicament surprescrit ?

Le Xanax est trop et mal prescrit au Québec, selon la Dre Marie-Ève Goyer, chef médicale des continuums en dépendance et en itinérance au CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal.

« Le Xanax devrait être donné de façon temporaire pour certaines problématiques spécifiques. Vous avez été victime d’un vol, vous êtes anxieux et vous ne parvenez pas à dormir, et on vous prescrit ça pour deux ou trois semaines, un mois au maximum. Mais ce n’est pas du tout l’utilisation qui en est faite au Québec actuellement. On le prescrit trop longtemps, notamment à des personnes âgées qui ont des problèmes de sommeil », dénonce la spécialiste.

« Est-ce qu’à un moment donné, à force de surprescrire, on se ramasse avec du monde dépendant qui finit par se tourner vers le marché illicite ? », s’interroge la spécialiste.

Les ordonnances de Xanax et de ses génériques sont en légère baisse au Québec. En 2018, 33 122 personnes se sont partagé 342 208 ordonnances, contre 378 334 ordonnances 10 ans plus tôt (une baisse d’environ 10 %).

Xanax

Hip-hop, pendentifs, gâteau et surdoses

On les appelle « xannies », « xanbars », « handlebars » ou « benzos » (en référence à la famille des benzodiazépines). Sur le web, une véritable sous-culture encourage et banalise la consommation de Xanax, un médicament au potentiel pourtant meurtrier qui a déjà tué son lot d’artistes. « Quand quelque chose est promu par des célébrités, les jeunes deviennent curieux. Ils voient la célébrité qui ne semble pas avoir de problèmes et se disent qu’ils peuvent aussi essayer. C’est malheureux », indique la caporale Mélanie Perrier, de la GRC.

Bijoux et t-shirts

Porte-clés, bagues et étuis de téléphones intelligents affichant l’image de pilules de Xanax. Pendentifs illustrant la molécule de l’alprazolam, ingrédient actif du médicament. Verres sur lesquels on peut lire « Xanax smoothie ». T-shirts qui clament « I love Xanax » ou « Calm down – take a Xanax ». Sur le site de vente en ligne Etsy, les articles qui glorifient le fameux anxiolytique sont légion.

Gâteau

Le Xanax est très présent au sein de la culture hip-hop, particulièrement auprès des chanteurs qui s’identifient au microgenre appelé mumble rap, caractérisé par une diction peu articulée . Quand il a franchi le cap du million d’abonnés sur Instagram, en 2017, le rappeur Lil Pump a célébré avec un gâteau… en forme de comprimé de Xanax. « En passant, j’ai mis 500 xanz dans le gâteau », a-t-il écrit sous la photo du gâteau, récoltant des centaines de milliers de mentions « J’aime ». L’année suivante, l’artiste affirmait ne plus consommer de Xanax.

Dépendances

Le chanteur Lil Xan a carrément choisi son nom de scène en fonction du Xanax. Son premier album s’intitule Total Xanarchy, une autre référence à la drogue. L’artiste a affirmé à plusieurs médias avoir été dépendant au Xanax pendant deux ans avant de réussir un sevrage. Aujourd’hui, il milite contre cette drogue. Les MC Chance The Rapper, Isaiah Rashad et Smokepurpp affirment aussi avoir combattu une dépendance au Xanax.

Surdoses

Le rappeur Lil Peep, lui, a fini par payer de sa vie son engouement pour le Xanax. Le 15 novembre 2017, l’homme de 21 ans a été trouvé sans vie dans son autocar de tournée. La veille, il avait publié une vidéo de lui dans laquelle on le voit affirmer, avec une élocution laborieuse, avoir avalé six comprimés de Xanax. Selon plusieurs médias, le rapport d’autopsie a conclu à une surdose de Xanax et de fentanyl. Les benzodiazépines faisaient aussi partie du cocktail qui a tué le fondateur du collectif A$AP Mob, A$AP Yams, en 2015. Plus chanceux, le rappeur Lucki a été hospitalisé, mais a survécu à une surdose de Xanax. Il dit ne plus en consommer, mais continue d’en parler dans ses chansons.

Glorification et appels à l’aide

Sur le site communautaire Reddit, la communauté consacrée aux benzodiazépines compte 35 600 membres. On y trouve de tout : des conseils sur la façon de consommer, des internautes qui affirment avoir avalé des doses massives et les brandissent comme des trophées, ainsi que des appels à l’aide. « Je suis sur le Xanax depuis quatre mois – 1 mg le matin et 1 mg le soir. Je n’ai pas d’ordonnance. J’essaie d’arrêter, mais c’est dur. J’ai passé 29 heures sans Xanax et j’ai presque fait une dépression nerveuse. […] SVP, quelqu’un, aidez-moi », écrit l’un d’eux.

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