LIVRE #TRUMP

De la démagogie en Amérique

Donald Trump a puisé son pouvoir dévastateur dans les nouvelles technologies dont l’impact sur les démocraties marque la mutation du populisme. Les journalistes européens Stéphane Bussard et Philippe Mottaz, spécialistes des États-Unis, expliquent ce qui a permis l’irruption de ce candidat surprise.

Même s’il ne devait jamais finir à la Maison-Blanche, Donald Trump a déjà marqué l’histoire des États-Unis. On se souviendra de lui. Déjà, comme ici, il entre dans les livres. Quand il est apparu sur la scène et a commencé à parler, dès ses premiers mots, on a su qu’il sortait de derrière le miroir, qu’il entrait dans la lumière en surgissant de la face obscure de l’Amérique. […]

Outrancier, caricatural, Donald Trump donne le sentiment d’avoir complètement abandonné toute prétention à la civilité. Inscrivant son discours dans la provocation sans limite, il a, dès son entrée dans la course, mis le système en échec. De son imprévisibilité calculée, de son refus d’écouter autre chose que son instinct, il a fait son arme politique suprême. Par rafales, ce sniper des réseaux sociaux dynamite toutes les conventions du langage politique et prend au passage en otage et au piège la machine médiatique : impossible, en effet, de ne pas rapporter ses frasques puisqu’il est, après tout, légitimé par les votes reçus et, depuis la convention du parti à Cleveland, le candidat officiel du Parti républicain.

Enfin un homme politique qui dit ce qu’il pense, disent ses partisans, et dont le discours n’est pas systématiquement calibré pour ne heurter personne, ne pas compromettre la chance qu’un indécis ou un indépendant fasse allégeance. Horrifiée, son adversaire Hillary Clinton ne peut évidemment pas jouer le même jeu : en descendant elle-même dans le caniveau, elle avouerait son échec à faire rempart aux attaques de son adversaire. Comme la fracture hydraulique fait surgir le gaz de schiste, Donald Trump, en jouant sur la peur, la division, la brutalité d’une parole désinhibée, est parvenu à libérer des énergies souterraines sur lesquelles il compte pour atteindre son objectif : occuper la Maison-Blanche.

L’Amérique a donc produit un nouveau monstre ! Vraiment ? Ou est-ce aussi l’époque ? Nous avançons l’hypothèse que le phénomène Trump s’explique à la fois par des conditions propres à la situation américaine actuelle, mais aussi par un environnement, un écosystème plus global, et notamment une révolution technologique dont on ne peut plus désormais sous-estimer l’impact sur le fonctionnement du jeu politique et la pratique démocratique aux États-Unis, en Europe et à travers la planète.

Donald Trump est ainsi l’incarnation américaine de quelque chose d’infiniment plus large qui est aussi en train de se jouer ailleurs ; malgré des différences importantes, le Brexit en fut la version britannique. Nous pensons enfin que si la montée du populisme anti-establishment à laquelle nous assistons est née de conditions politiques spécifiques, elle est aussi amplifiée par le régime de connectivité radicale dans lequel nous vivons aujourd’hui. Accéléré, hystérique, le temps technologique que nous imposent nos écrans mobiles affecte notre capacité individuelle et collective à délibérer, acte essentiel d’une saine démocratie.

En résumé, le succès du candidat new-yorkais est la résultante de plusieurs circonstances auparavant distinctes que la dynamique de la campagne présidentielle fait soudainement converger et dont il tire pleinement parti.

En premier lieu, la désagrégation complète du Parti républicain, elle-même aboutissement de trente ans d’une stratégie d’isolement de la base au profit des élites financières, a permis à un homme qui n’est pas issu du sérail de l’emporter.

En deuxième lieu, la lente et tangible détérioration des conditions économiques des classes moyennes et laborieuses américaines a créé un terreau particulièrement favorable à la montée du populisme anti-establishment qui a caractérisé cette campagne, à gauche comme à droite. Mais là encore, contrairement au Parti démocrate, parti de coalition avec une aile progressiste et une aile centriste, où l’affrontement entre Bernie Sanders et Hillary Clinton s’est joué à la marge, la base du Parti républicain a, elle, pris conscience de la trahison dont elle avait été victime.

Elle s’est, en effet, rendu compte que le discours sur les « valeurs » défendues par le parti avait surtout servi à masquer une compromission avec l’élite financière qui bénéficiait de toutes les faveurs, notamment fiscales, qu’avaient votées ses représentants à Washington. C’est aussi ce qui explique que les partisans de Donald Trump issus des rangs républicains ne lui tiennent nullement grief du fait qu’il est, sur le plan social, plus proche des démocrates que des républicains. Le désenchantement de l’électorat américain est ainsi complet.

En troisième lieu, jamais l’identification partisane n’a été aussi faible chez les électeurs : 29 % des Américains se disent aujourd’hui démocrates, 26% républicains, hissant le nombre d’indépendants à 42%, une tendance haussière qui se confirme depuis cinq ans.

Enfin, hors de toute considération politique ou économique, des révolutions sociétales lourdes sont à l’œuvre, notamment la « condition numérique » qui caractérise aujourd’hui nos sociétés avancées, et modifie habitudes et comportements. Comment, en effet, imaginer qu’après tant d’autres domaines : la finance, le commerce, l’information, le divertissement, le travail, l’acquisition et la dissémination du savoir et de la connaissance, comment imaginer que la politique ne soit pas elle aussi refaçonnée par les technologies, a fortiori à l’endroit même où elles naissent, aux États-Unis ?

On le verra, les technologies ont toujours joué un rôle prépondérant dans les présidentielles. Mais deux évolutions récentes ont précipité les choses : l’avènement du big data d’une part, carburant de la nouvelle économie, comme le pétrole l’était à l’ancienne, et l’augmentation de la performance de l’ensemble des dispositifs technologiques de l’autre.

De la même manière qu’il a saisi l’opportunité que lui offraient la déliquescence du Parti républicain et la lassitude des Américains devant la langue de bois des hommes politiques, Donald Trump joue pleinement avec ce que les technologies offrent désormais à chacun : bousculer l’ordre établi à un coût marginal.

L’élection de Donald Trump serait évidemment un séisme politique d’amplitude majeure qui, au vu de ses positions, signifierait un véritable saut dans l’inconnu pour les États-Unis et donc pour le monde. Quoi qu’il advienne, on peut aujourd’hui penser qu’il y aura un avant et un après Trump qui conduira à un nouveau brassage des cartes politique américaines.

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