Opinion Alain Dubuc

Coûts de l’énergie éolienne
Il n’y a pas que les chiffres !

Ça fait des années que je trouve qu’on demande trop de choses aux vérificateurs généraux et qu’on a trop tendance à prendre leurs analyses pour des oracles.

Je comprends pourquoi. On fait si peu confiance aux politiciens qu’on cherche désespérément à faire contrôler et valider leurs décisions par des institutions neutres et crédibles, comme le bureau du vérificateur général (VG).

Il y a cependant des limites à cette contribution, parce qu’un vérificateur, ça vérifie, ça mesure, ça évalue. Mais quand il s’agit de politiques publiques, il n’y a pas que les chiffres qui comptent.

On a eu un très bel exemple des limites inhérentes à la fonction la semaine dernière, avec le chapitre du rapport de la vérificatrice générale portant sur les tarifs d’hydroélectricité. Une de ses observations qui a fait la manchette, c’est le fait que la facture d’électricité est plus élevée parce qu’Hydro, même si elle dispose de réserves d’électricité patrimoniale à bas prix – l’énergie provenant des plus vieilles centrales, construites avant 1998 – , vend aux consommateurs de l’électricité de source post-patrimoniale – surtout de l’éolien – beaucoup plus coûteuse, 8,86 cents le kilowattheure plutôt que 2,67.

Selon les calculs de la VG, si Hydro-Québec avait vendu à ses clients toute l’énergie patrimoniale dont elle dispose avant de combler le reste de leurs besoins, environ 8 % du total, avec l’énergie post-patrimoniale, ceux-ci auraient payé 730 millions de moins en 2016, et 2,5 milliards sur une période de huit ans.

Le calcul de la vérificatrice est certainement bon. C’est son métier. Mais le ton du rapport est plein de sous-entendus, notamment le titre qu’elle a choisi, « Effets des décisions gouvernementales sur les tarifs d’électricité », qui laisse l’impression que les gouvernements ont commis une grosse erreur, ou des formulations comme « le distributeur mise sur la réduction des livraisons d’électricité patrimoniale pour rétablir l’équilibre entre l’offre et la demande d’énergie », comme si Hydro-Québec faisait une passe.

Mais les chiffres, aussi exacts soient-ils, ne veulent pas dire grand-chose. Cher, mais par rapport à quoi ? Cher pour qui ? Cher pourquoi ?

Le calcul a été fait en faisant abstraction de l’ensemble des facteurs qui ont mené à ces choix : le contexte énergétique et économique de l’époque, les rapports de forces sociaux, les valeurs, les stratégies de développement, les contraintes politiques. Ce sont tous là des éléments qui pèsent dans la balance dans un monde qui n’est pas géré par des robots.

La peur d’une pénurie d’électricité

Pour comprendre ce qui est arrivé, il faut remonter au début des années 2000, une période où le Québec craignait de faire face à une pénurie d’électricité. Une décennie de faibles pluies avait réduit le niveau d’eau dans les barrages et donc le potentiel de production d’électricité. La demande augmentait. Sans compter un environnement mondial d’épuisement appréhendé des réserves pétrolières et de hausse des prix pétroliers.

Dans ce contexte, Hydro-Québec, dont le premier mandat est d’assurer l’approvisionnement en électricité du Québec, sachant que de nouveaux barrages arriveraient trop tard, cherchait des moyens de combler les besoins et d’éviter le recours, coûteux, à des importations. Il est probable qu’Hydro-Québec, parce que c’est dans son ADN de produire trop plutôt que pas assez, péchait alors par excès de prudence. Mais ses inquiétudes sur la pénurie étaient partagées, notamment par son chien de garde, la Régie de l’énergie.

La solution mise de l’avant par la société d’État, en 2001-2002 sous le gouvernement de Bernard Landry, était la construction d’une centrale au gaz naturel, le Suroît. Ce projet, dans un Québec allergique aux hydrocarbures, a suscité une très vive opposition. Tant et si bien que le gouvernement Charest, en 2004, après avoir appuyé le projet, a reculé et décidé d’abandonner le Suroît. Mais par quoi remplacer cette électricité produite avec du gaz ? Le plan B, dans le contexte de l’époque, a été l’énergie éolienne, certes plus coûteuse, mais pas tant que ça quand on la comparait aux alternatives : de nouvelles centrales ou des importations.

Mais plusieurs autres considérations ont pesé dans la balance. D’abord le fait que l’éolien constitue une énergie renouvelable plus verte que l’hydroélectricité qui, même si elle est propre, a un impact significatif sur l’environnement, avec les barrages, les énormes réservoirs, le détournement de rivières. Ensuite, des considérations techniques, le fait que cette énergie intermittente, puisqu’elle a besoin de vent, s’insère bien dans un réseau hydraulique comme le nôtre, parce que quand les pales tournent, on peut en profiter pour élever le niveau d’eau des barrages. Enfin, on peut les installer presque n’importe où, ce qui permet de soutenir le développement de certaines régions, un objectif légitime.

Bref, à bien des égards, étant donné le contexte de l’époque, le développement de l’éolien était une solution raisonnable, quand le gouvernement Landry a lancé un premier appel d’offres de 1000 mégawatts en 2003, suivi d’un autre bloc de 2000 mégawatts en 2005 par le gouvernement Charest et de deux autres tranches de 500 mégawatts réservés aux autochtones et aux communautés locales.

Il faut ajouter que cette forme d’énergie verte, qui se développait rapidement en Europe, a suscité ici un véritable engouement  – à certains égards excessif, car bien des gens voyaient déjà le Québec comme un champion mondial de l’éolien. Cela a certainement contribué aux choix des gouvernements qui, en misant sur l’éolien, pouvaient verdir leur image.

De la même façon, Hydro-Québec a collaboré d’assez bonne grâce au développement de cette filière, sans doute aussi parce que ça lui permettait de redorer son blason après l’aventure du Suroît et de faire accepter ses autres projets, les grandes centrales du Nord. 

Mais tout ce jeu de compromis, parfois imparfaits, de recherche d’acceptabilité sociale, a permis de forger des consensus plus solides sur les questions énergétiques et environnementales. C’est comme ça que les politiques publiques se développement dans une démocratie qui n’est pas peuplée par des robots, mais par des humains.

Cependant, ça n’a pas marché comme sur des roulettes, parce qu’il est arrivé deux choses. D’abord, une révolution technologique, la fracturation hydraulique et le forage horizontal qui ont mené à l’explosion du pétrole et du gaz de schiste, avec un effet marqué sur les réserves mondiales, sur la baisse du prix du gaz et de l’électricité. Ce fut, pour Hydro-Québec, un changement de paradigme radical. À cela s’est ajouté l’énorme choc de la crise de 2009, avec la récession, le ralentissement marqué des investissements, la désindustrialisation.

Ce double impact a fait en sorte que le Québec, au lieu d’être en pénurie d’électricité, s’est retrouvé en situation de surplus pour longtemps. Mais Hydro-Québec reste liée par des contrats à long terme pour acheter une énergie dont elle n’a pas vraiment besoin.

Est-ce une erreur ? Non. Sauf si on veut reprocher à nos gouvernements de ne pas avoir prévu, entre 2003 et 2005, la révolution pétrolière du gaz de schiste et la grande crise financière.

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8,86 cents/kWh Coût de l’énergie post-patrimoniale

2,67 cents/kWh Coût de l’énergie patrimoniale

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