Chronique

De la patience, je n’en ai plus !

Suis-je en train d’épuiser mes réserves de patience, telle une Nanette (Florence Longpré) traînée de force dans une réserve indienne par le menteur à Bidou Laloge (Rémi-Pierre Paquin) ?

Ou suis-je simplement devenu un vieux grognon comme Samuel O’Hara (Guy Nadon) dans un cours d’espagnol où France Castel pousse des gags grivois ?

Je ne sais plus trop. Il y a cependant une chose dont je suis certain. La télé québécoise a pratiquement vidé mon capital de sympathie et de compréhension depuis le retour des Fêtes. Et quand je parle de télé québécoise, je fais principalement référence aux téléromans classiques comme Une autre histoire, 5e Rang, L’échappée, O’, L’heure bleue ou Unité 9, qui forment la catégorie la plus populaire auprès des téléphages.

Comment dire. Y a-t-il une limite à diluer les intrigues ou à les étirer inutilement ? Depuis un mois, on dirait que les scénaristes, à l’exception de Luc Dionne la mitraille, ont appuyé collectivement sur le bouton « pause ». Il ne se passe plus grand-chose à Valmont, comme à Belleville en passant par Sainte-Alice et Cowansville.

Comprenez-moi bien. J’adore la télé québécoise et je saisis parfaitement la quantité de travail colossale que représente l’écriture de 23 épisodes d’une heure pour un seul auteur. C’est une tâche titanesque. En revanche, comment se fait-il que District 31 réussisse à mobiliser quasiment 2 millions d’accros tous les jours, en nous gardant en état de tachycardie, tandis que des séries rivales ressassent encore des histoires désuètes qui ont passé leur date d’expiration ?

Le téléspectateur n’est pas dupe. Il le voit bien que certaines émissions le tiennent pour acquis. Et à lire vos nombreux courriels et messages sur Facebook, votre tolérance à l’inaction s’effrite tout aussi rapidement que la relation entre Thomas (Maxime Denommée) et Gloria O’Hara (Geneviève Boivin-Roussy).

Il faut redresser la barre. Surtout avec la progression de services comme Netflix, qui offrent à leurs abonnés des séries prestigieuses déjà doublées en français. Comme si vous regardiez Le bon docteur à TVA ou Notre vie à Radio-Canada.

Tenez, l’excellente série Russian Doll de Netflix (Poupée russe, en français) se décline en 8 épisodes de 30 minutes qui renferment plus de suspense et de revirements qu’une année complète de téléroman d’ici. Ce n’est pas normal.

Bien sûr, il y a une différence entre une télésérie bouclée et un téléroman planifié pour sept saisons, qui se déploie tranquillement. Je comprends tout ça. Or, je comprends aussi qu’entre une scène d’horreur fermière et un numéro de vaudeville dans 5e Rang, on ne pourra pas blâmer un consommateur avide de nouveautés de se magasiner une bonne série comme Sex Education sur Netflix.

Je regardais Une autre histoire lundi soir à Radio-Canada et je me disais : sérieux, si Anémone (Marina Orsini) n’a pas encore révélé à ses deux filles qu’elle souffre d’alzheimer, ça va prendre combien de temps encore avant qu’elle n’avertisse sa première famille ? Un an ? Est-ce que j’ai le goût d’attendre aussi longtemps ? Pas certain.

Parlons de fric, maintenant. C’est vrai, les moyens de la télé québécoise rétrécissent et ne se comparent nullement à ceux des Américains ou des Européens. Nous n’avons qu’à regarder Les invisibles pour constater que, oui, l’argent – ou le manque d’argent – influence le résultat en ondes. Faute de sous, le chien Jean Gabin d’Appelez mon agent a même été sacrifié dans Les invisibles. Oui, les producteurs grattent et font des coupes partout.

Encore là, District 31 s’avère un contre-exemple formidable. Avec des ressources minimales, ce feuilleton accomplit des miracles. Je ressors aussi l’exemple d’Au secours de Béatrice, un téléroman de TVA peu coûteux, bien écrit, bien réalisé et bien joué, qui nous réconfortait tous les mercredis soir.

C’est ce qui nous ramène à la pierre d’assise d’une bonne série : le texte, l’idée, le scénario. Et il faut en donner toujours plus au client si on veut qu’il revienne au poste.

Car on ne peut plus compter sur la loyauté indéfectible des fans québécois, qui ont l’embarras du choix dans les plateformes de télé par contournement (Crave, Netflix, Club illico, Extra de Tou.tv, Amazon Prime Video).

De nos jours, suivre un téléroman, c’est comme s’engager dans une relation de couple, version Tinder. Dès que ça bat de l’aile, on a plutôt tendance à abandonner et à chercher notre bonheur ailleurs.

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