société

Les derniers gaulois du club vidéo

« Vous n’allez pas fermer, hein ? »

Le ton est parfois à la blague. Parfois plus inquiet. Mais il ne se passe pas une journée sans que Luc Major l’entende, cette question. Normal. Il est une espèce en voie d’extinction : l’un des derniers propriétaires de club vidéo indépendant de Montréal.

Si on les comptait par dizaines au début des années 2000, les clubs vidéo sont tombés comme des mouches ces dernières années, emportés par la déferlante de services offerts pour écouter les films en ligne, sans bouger de son salon, sans craindre de frais de retard ou que le dernier exemplaire du film rêvé ait déjà été loué et devoir repartir bredouille. Ou, pire, avec un mauvais second choix.

Le plus célèbre des clubs vidéo de Montréal – La Boîte Noire – a fermé en 2016. La chaîne Blockbuster a cessé toutes ses activités au Canada en 2011. Vidéotron est en mode réduction : il ne reste plus que trois SuperClub dans l’île, et celui de Verdun mettra la clé sous la porte à la fin du mois. Il n’y aurait plus que deux indépendants à Montréal. Bilan : on les compte facilement sur les doigts d’une seule main, et il n’est pas dit que d’autres ne fermeront pas aussi.

Sur l’avenue du Mont-Royal, la survie du Cinoche de Luc Major se résume à la ténacité de son patron et à un chiffre : 955. Le nombre de jours qu’a travaillé Luc Major sans interruption au cours des quatre dernières années pour abaisser le plus possible ses frais de fonctionnement. C’était ça ou perdre le local qu’il venait d’acheter – un déménagement rendu essentiel pour réduire le loyer et boucler les fins de mois. « Je n’ai eu aucune journée de congé pendant trois ans », remarque-t-il. L’été, il a deux boulots.

À Verdun, la survie du Game Zone se résume quant à elle à deux mots : jeux vidéo. La location de films n’occupe qu’une fraction des revenus, qui proviennent essentiellement de la vente de jeux vidéo. Du vintage, surtout : Nintendo, Atari, PlayStation. « Si ça ne se trouve pas chez nous, ça ne se trouve plus nulle part », assure le propriétaire, Patrick Jacob.

En fait, si on propose encore des DVD, c’est surtout pour garder le privilège d’ouvrir tard tous les soirs, dont seuls profitent les fournisseurs de produits culturels. N’empêche, le choix est vaste : entre 5000 et 6000 exemplaires, assure Patrick Jacob. Les « réguliers » ne coûtent que 1 $ par jour (on peut aussi payer 6,50 $ pour cinq films à disposition pendant une semaine). Au Cinoche, on dépasse les 12 000 titres différents, loués entre 2 $ et 4 $ (nouveautés) pour trois jours.

« Il faut que le prix soit le plus bas possible pour donner une raison aux gens de se déplacer », résume Luc Major. Les séries sont louées en bloc : 2 $ par jour pour l’ensemble des disques d’une saison, peu importe le nombre d’épisodes. Les frais de retard sont faibles, presque inexistants : Luc Major n’a pas oublié que ce sont les tarifs « excessifs » imposés par Blockbuster qui ont incité le fondateur de Netflix à se lancer dans sa lucrative aventure.

Les clients viennent par habitude. « Je passe devant en promenant le chien, alors je rentre des fois, dit Fabrice Lantheaume, croisé au Game Zone. Je suis toujours un peu surpris que ça soit encore ouvert. »

« Je viens chercher un DVD que je dois présenter dans le cadre d’un stage, explique Lucie Charmand. Je ne pourrais pas streamer le film, il me faut la copie. » Cela faisait cinq ans que la jeune femme n’avait pas mis les pieds dans un club vidéo. La faute à Netflix, en partie. Mais pas seulement. « J’ai aussi arrêté mon abonnement à Netflix. Pourquoi payer 10 $ par mois quand on peut tout trouver en ligne ? »

Pour les « bons vieux films »

Tout ? Pas tout à fait, nuance Luc Major. Il y a des classiques difficiles à dénicher, des perles rares, de petites productions. « Je viens pour les bons vieux films », remarque Fabrice Lantheaume. Marie-Andrée Montreuil, elle, continue de fréquenter le Game Zone parce qu’elle n’a ni les moyens ni l’envie d’écouter les films en ligne. « Moi, j’achète les DVD ! lance la dame aux cheveux argentés. Comme ça, je peux les réécouter autant que je veux, quand je veux, à mon rythme. »

« Les jeunes parents viennent avec leurs enfants, parce que c’est une sortie, que ça réveille des souvenirs. Mais les jeunes de 18 à 25 ans, on ne les voit pas. Louer un film, ça ne veut rien dire pour eux, remarque Luc Major. Mes employés de 18-20 ans, ils n’empruntent jamais de films même s’ils peuvent le faire gratuitement ! »

« On parle beaucoup de Netflix, Illico, de la télévision sur demande. Mais la facilité de trouver de la porno gratuite sur internet, sans sortir de chez toi, sans avoir à affronter le regard de la jeune fille à la caisse, ça a aussi porté un coup dur aux clubs », croit Patrick Jacob, précisant qu’il ne propose pas de film érotique en location.

Et l’avenir ?

Dans les meilleures années de l’industrie, Luc Major était propriétaire de trois clubs vidéo. Aujourd’hui, il n’ose pas se prononcer sur la durée de vie du Cinoche. Il ne sait pas quand il répondra « oui, je ferme » à la sempiternelle question de ses clients. Un an ? Cinq ans ? « J’ai 60 ans, relève-t-il. Je ne suis plus jeune. J’adore mes clients, les films, le fait de ne pas avoir de patron. Mais pendant combien de temps encore je vais avoir l’énergie ? »

« C’est dur à dire, mais le plus simple serait peut-être que le chiffre d’affaires continue de baisser, qu’il baisse assez pour que je sois obligé de fermer. » Aucun employé n’a jamais manifesté le souhait de racheter l’entreprise. La relève est aux abonnés absents.

De l’autre côté de la ville, à Verdun, Game Zone prévoit réduire substantiellement son local prochainement. « Si vous venez dans un an ou deux, ce ne sera plus pareil », dit Patrick Jacob. Les ventes de jeux vidéo s’effectuent de plus en plus en ligne. « Je n’ai pas besoin de tout cet espace. » Si la tendance se maintient, les bibliothèques publiques, ces temples de l’écrit, pourraient ainsi devenir les derniers endroits où il sera possible de louer un film à Montréal. L’odeur de maïs soufflé dans les allées en moins.

Clubs vidéo

Il reste un seul Blockbuster

Avec l’annonce, il y a quelques jours, de la fermeture du magasin Blockbuster de Morley, en banlieue de Perth, en Australie, il ne restera à la fin de mars qu’une seule succursale de cet ancien empire des clubs vidéo : celui de Bend en Oregon. Municipalité de moins de 100 000 âmes, Bend est située au sud-est de Portland. Son Blockbuster est ouvert depuis plus de 20 ans et, foi de Sandi Harding, directrice générale, il restera ouvert longtemps parce que son statut attirera les curieux et les nostalgiques. Si la succursale propose les titres les plus récents, les vieux classiques du cinéma demeurent « son pain et son beurre », a dit Mme Harding à CNN. Selon elle, ni Redbox, ni Netflix, ni Amazon ne proposent autant de titres. Après avoir compté quelque 9000 magasins, uniquement aux États-Unis, au début des années 2000, Blockbuster a déclaré faillite en 2010. Depuis, les franchisés restants ont fermé les uns après les autres.

— André Duchesne, La Presse

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