Coupe du monde de 2026

Jeux de coulisses à Moscou

Moscou — Avant que le premier coup d’envoi de la Coupe du monde ne soit donné, c’est un autre jeu qui se déroule dans les hôtels et les centres d’affaires de Moscou.

Les grands acteurs de la candidature unifiée nord-américaine et ceux du Maroc tentent d’aller chercher les dernières voix qui pourraient faire pencher la balance, demain, lors du vote attribuant l’organisation du Mondial 2026.

« On fait des discours et des présentations aux différentes fédérations. On travaille le matin, le midi et le soir, démarre le président de la CONCACAF, le Canadien Victor Montagliani, en entrevue avec La Presse. On cherche des confirmations auprès de ceux qui nous soutiennent, mais aussi à convaincre ceux qui ont dit non et à parler à ceux qui n’ont rien dit. »

Le plus gros du travail a toutefois été déjà fait pour les porteurs de la candidature unifiée. Ils devraient compter, à quelques exceptions près, sur l’appui de tous les pays de la CONCACAF. Dès le mois d’avril, l’ensemble des membres de la CONMEBOL, l’organisme sud-américain, ont apporté leur soutien par le biais d’un communiqué. Une partie des pays européens lui serait également acquise.

Par contre, on se doute que l’Afrique se rangera très largement derrière le Maroc tandis que l’Asie semble partagée. Face à ce portrait, les têtes d’affiche de la candidature unifiée ont multiplié les rencontres.

« Au cours des six ou huit dernières semaines, nous avons énormément voyagé pour rencontrer le plus de fédérations possible, confirme le président de Soccer Canada, Steve Reed, à La Presse. On a rencontré des confédérations, des fédérations ou même un seul intervenant. Cela prenait parfois la forme d’une présentation formelle et parfois la forme d’une discussion autour d’un café. Les commentaires reçus ont été très positifs. »

« Nous sommes confiants quant à la qualité de notre candidature. Les infrastructures, les stades, les terrains d’entraînement et les transports existent déjà. Nous avons tout ce qu’il faut pour accueillir une Coupe du monde à 48 pays. »

— Steve Reed, président de Soccer Canada

La Task Force de la FIFA, chargée d’évaluer les deux dossiers, a d’ailleurs accordé une note de 4 sur 5 à la candidature unifiée contre 2,7 à celle du Maroc. Selon la FIFA, il n’y a donc pas photo, mais les scrutins peuvent toujours réserver leur lot de surprises.

Dans le contexte actuel, impossible de ne pas souligner le domaine politique avec un président américain impopulaire aux quatre coins du monde. Sur son compte Twitter, ce printemps, Donald Trump s’était demandé pourquoi les États-Unis devraient continuer à soutenir des pays qui font du lobbying contre la candidature unifiée.

« Oui, il y a des questions par rapport à l’enjeu géopolitique, mais pas beaucoup, souligne Montagliani. Je pense que les gens de soccer savent que c’est notre décision et pas celle des hommes politiques. »

« Nous nous concentrons sur l’unité que le soccer apporte et pas sur cet aspect politique que nous tentons de laisser de côté, ajoute Reed. Nous ne l’ignorons pas forcément, mais nous parlons de ce qui nous semble important. »

Une question de dollars

Comme les autres confédérations, la CONCACAF a profité de la Coupe du monde et du scrutin de demain pour organiser son 33e congrès, hier, à Moscou. 

En début d’après-midi, les deux camps sont montés sur l’estrade pour une présentation de 15 minutes chacun.

Rapidement, le Maroc a mis de l’avant la proximité des 12 villes candidates, ainsi que la popularité du ballon rond dans ce pays du Maghreb. Avant de quitter le centre des Conventions, le membre du comité de candidature du Maroc, Moncef Belkhayat, a lancé une formule-choc pour distinguer les deux dossiers.

« La candidature unifiée est basée sur les dollars et les profits tandis que le Maroc fait une offre basée sur la passion et le développement du soccer en Afrique. En 96 ans, l’Afrique n’a organisé cet événement qu’une seule fois, nous méritons de le faire une deuxième fois. »

Cette opposition entre les facteurs financiers et humains a ensuite été rapportée à Montagliani, qui s’est lancé dans une longue tirade.

« Je suis canadien, mais je ne connais personne dans le monde qui est plus passionné que moi. Les Marocains peuvent dire ça, mais il y a beaucoup de gens passionnés de soccer en Amérique du Nord et au Canada. Les fans de l’Impact sont très passionnés, non ? Parce qu’il y a beaucoup d’argent dans notre dossier, les gens pensent qu’il n’y a pas de passion ? Il y en a aussi, que ce soit au Mexique ou dans la MLS dont le niveau a beaucoup augmenté sur le terrain et dans les estrades. »

Et Montréal ?

Dans son rapport, la Task Force a donné une note générale de 3,9/5 à la candidature de Montréal en lui octroyant des bons points pour le stade (4,2) et les transports (4,4).

Évidemment, le Stade olympique subira de nombreuses rénovations, avec une nouvelle structure pour le toit, de nouveaux sièges ou des améliorations au chapitre de l’audiovisuel. La FIFA a cependant émis des doutes quant à l’offre d’hébergement en raison de la tenue du Grand Prix à la même période. 

Montagliani ne cache pas son attrait pour la ville. « Montréal a déjà organisé des Coupes du monde [U-20 et féminine] et c’est une ville internationale. Il y a tout à Montréal, la passion et la culture. J’espère que la candidature unifiée gagnera [demain] et, après, il y aura une autre étape. On pourra commencer à déterminer les 16 villes hôtes. »

Comment ça marche ?

Contrairement aux derniers scrutins, éclaboussés par des affaires de corruption, le vote n’est plus limité aux 24 membres du Comité exécutif de la FIFA. Ce sont désormais 207 membres, avec le principe d’un vote par pays, qui vont attribuer l’organisation de la Coupe du monde 2026. Une majorité simple lors du premier tour, soit 104 votes, est suffisante pour l’emporter.

Les probabilités sont quasi nulles, mais une troisième issue existe. Si l’option « Aucune des candidatures-Réouverture de la procédure de candidature » obtient une majorité simple lors du premier tour ou si son nombre de votes est égal aux deux autres choix, les deux candidatures seront rejetées. Une nouvelle procédure sera alors lancée, mais ni le Maroc ni les trois pays nord-américains ne pourront y participer.

Coupe du modne de soccer

Bien plus qu’un Mondial

Pour la deuxième fois en l’espace de quatre ans, après les Jeux olympiques d’hiver de Sotchi en 2014, le monde aura les yeux rivés sur la Russie dans le cadre d’un rendez-vous sportif majeur. Et comme toujours avec Moscou, l’organisation d’un tel évènement dépasse largement le simple domaine du sport.

« Ça fait partie d’une politique d’affirmation nationale et internationale du régime pour montrer sa grandeur et son retour à l’avant-plan », affirme Mathieu Boivin-Chouinard, professeur d’histoire au cégep André-Laurendeau et spécialiste des fondements politiques, sociaux et culturels du sport soviétique russe.

« Est-ce que Sotchi a été à la hauteur des attentes avec tous les scandales [de dopage] ? Ça dépend beaucoup des points de vue. Le soccer et le Mondial, par rapport aux Jeux d’hiver, possèdent un écho plus international que [Vladimir] Poutine ne doit pas détester. »

À Sotchi, la Russie avait remporté 33 médailles avant que les révélations de dopage institutionnalisé ne fassent chuter ce nombre au cours des deux dernières années. Ce qui était originellement une réussite sportive, et politique par extension, s’est transformé en un scandale à très grande échelle.

Durant cette Coupe du monde, il serait fort étonnant que la Russie soit l’auteure d’un grand parcours. Prendre l’une des deux premières places dans un groupe A, par ailleurs plutôt faible, serait déjà un bel accomplissement.

« Le sport est un couteau à double tranchant, résume Boivin-Chouinard. Je ne sais pas comment ils ont tourné ça au niveau national afin de contrôler les attentes et d’éviter que ça ne devienne un échec au niveau politique. C’est sûr que si l’équipe fait un bon tournoi, ils vont utiliser ça à des fins politiques.

« Mais le fait d’accueillir le monde et d’avoir accès à du soccer de ce niveau, c’est déjà un succès en soi. Les Russes sont des gens fiers, ajoute-t-il. Il faut mettre ça en parallèle avec les années [Boris] Eltsine où la Russie avait atteint le fond du baril et où l’orgueil national a été piqué au vif. Les Russes associent cet évènement à un certain retour en force. »

Des problèmes à gommer

En Russie, cela fait longtemps que le hooliganisme – les partisans anglais semblent avoir été ciblés – et les actes à connotation raciste font partie du paysage.

Au mois de mars, par exemple, les Français Ousmane Dembélé et Paul Pogba avaient été la cible de cris de singe lors d’un match amical à Saint-Pétersbourg. Depuis cet incident, d’autres sanctions sont tombées dans le championnat national : huis clos partiel pour un match du Spartak Moscou, amende au Zénit Saint-Pétersbourg, dont les partisans ont lancé des slogans néonazis. La liberté de mouvement de certains partisans virulents sera restreinte durant le Mondial.

« Ça va être un enjeu important parce qu’ils ne veulent pas perdre la face. Ils ne veulent pas que ce soit cet aspect qui soit spinné à l’international, précise Boivin-Chouinard. Si la violence et les cris racistes dans les estrades prenaient le dessus, ce ne serait évidemment pas quelque chose de positif pour les organisateurs. »

L’enjeu sécuritaire, comme c’est maintenant le cas lors de chaque événement majeur, sera également important dans chacune des 11 villes hôtes. Boivin-Chouinard se souvient d’avoir assisté à un match de Ligue des champions avec une sécurité omniprésente.

« Il y avait des cordons policiers qui faisaient un corridor complètement hermétique entre la station de métro et l’entrée du stade. J’ai hâte de voir comment ils vont gérer ça parce que ce sont les fans internationaux qui vont être là. Les Russes sont habitués à des mesures considérées comme contraignantes vues de l’Occident. Comment les standards habituels de sécurité seront-ils appliqués dans un évènement comme celui-là ? »

La réponse tombera d’ici quelques jours…

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