Analyse

Les débats au fil des époques

Les débats télévisés entre les chefs en campagne électorale sont, inévitablement, des temps forts. L’image pèse lourd : en 1962, Jean Lesage avait passé la journée sous la lampe solaire pour faire face à un Daniel Johnson aux traits tirés, qui avait passé la journée à faire campagne. Deux ans plus tôt, Richard Nixon avait paru mal rasé devant un John F. Kennedy impeccable.

Au-delà des images, les attaques laissent des traces. Certaines sont restées dans la mémoire : en 1984, Brian Mulroney a assommé le libéral John Turner qui tentait de cautionner une vingtaine de nominations partisanes que Pierre Trudeau lui avait laissées en héritage. « Je n’avais pas le choix ! », a soutenu Turner. « Vous aviez le choix, monsieur, le choix de dire non, de faire ce qui était bon pour le Canada », a répliqué le conservateur. La sortie n’était pas planifiée, « c’était un cadeau de Noël au mois d’août », confiera plus tard Mulroney. En 1993, la conservatrice Kim Campbell a figé quand Lucien Bouchard lui a demandé de préciser le déficit du pays.

À l’étranger, des débats sont passés à l’histoire. « Where’s the beef ? », a lancé Walter Mondale à Gary Hart pour illustrer le vide du programme démocrate, en reprenant une publicité d’une chaîne de hamburgers. Dans son premier débat contre Ségolène Royal, Nicolas Sarkozy a déstabilisé la candidate : « Calmez-vous, un président de la République doit garder son calme ! », a-t-il dit, condescendant. En 2012, François Hollande a terminé sur une tirade de trois minutes qui a laissé Sarkozy groggy. « Moi, président de la République… » : il reprendra 14 fois cette formule.

Legault passe à l'attaque

Au Québec, les débats ont souvent eu un impact considérable.

En 2014, François Legault et la Coalition avenir Québec (CAQ) étaient dans les câbles à la veille des deux débats télévisés. L’épreuve galvanisera les militants du parti : le chef caquiste est sans conteste sorti gagnant des échanges et a gagné neuf points dans le sondage suivant. Des sorties lapidaires, contre Pauline Marois surtout. « J’aime la Gaspésie mais je n’aime pas le gaspillage », a-t-il lancé, alors que Mme Marois venait d’annoncer une cimenterie lourdement subventionnée à Port-Daniel, dans la péninsule. Toujours à la première ministre péquiste : « Vous devriez changer de slogan sur votre autobus, au lieu de “Déterminée”, cela devrait être “Déconnectée” ! » Philippe Couillard s’est mis dans le pétrin au deuxième débat en soutenant qu’un ouvrier francophone se devait de pouvoir s’adresser dans sa langue à un client anglophone. Admettant l’erreur, le chef libéral a voulu corriger le tir à la première occasion.

La surprise du débat de 2012 ? L’agressivité de François Legault à l’endroit de Pauline Marois. « Vous êtes la reine du statu quo, allez vous porter un carré rouge ou un macaron de la CSN pour négocier ? » « La seule dette qui vous intéresse, c’est celle à l’égard des syndicats ! », a-t-il renchéri. Et pour finir, les référendums d’initiative populaire, que les purs et durs du Parti québécois (PQ) utiliseront pour aller jusqu’au bout, « comme des caribous dans le ravin ». Devant la collision de ses adversaires, Jean Charest souriait : « J’estime avoir eu un très bon débat hier soir ! »

En 2008, tout le monde s’attendait à des pertes gigantesques à la Caisse de dépôt et placement (CDP). Le patron de la CDP était même parti en épuisement professionnel ! Devant les attaques de Mario Dumont, Charest ne desserrait pas les dents. Les résultats, 40 milliards de dollars de pertes, ne seraient connus qu’après les élections du 8 décembre. Dumont encore, pour un jab, quand Charest a convenu que la dette était passée de 141 à 148 milliards :

« Et vous dites que vous ne faites pas de déficit ! Allez chercher un comptable de dépanneur de quartier et expliquez-lui ça ! »

– Mario Dumont

Au débat des élections de 2007, Jean Charest semblait fatigué. L’adéquiste Dumont avait le vent dans les voiles dans les sondages. Il a sorti une note de service d’un fonctionnaire des Transports, un constat alarmant sur l’état des infrastructures. « C’est irresponsable de sortir ainsi un lapin de votre chapeau ! », lui a répliqué Jean Charest, ce qui a déclenché un éclat de rire dans la salle de presse, où l’on se souvenait de sa stratégie de 2003 à l’endroit de Bernard Landry. Un fonctionnaire anonyme était simplement venu déposer cette note au cabinet de Mario Dumont.

Audi alteram partem

2003

Le libéral Jean Charest a demandé au premier ministre Bernard Landry s’il cautionnait Jacques Parizeau qui, de passage à Trois-Rivières, avait répété sa déclaration incendiaire du référendum de 1995 sur « l’argent et quelques votes ethniques ». Tout ce que Charest avait en main, c’était une manchette du Nouvelliste, lancée sur le web : « Parizeau persiste et signe ». Ébranlé, Landry a résisté : pas question de critiquer Parizeau. Audi alteram partem, « entendre l’autre partie » ! Landry répétera son mantra durant le reste de la campagne. Parizeau est resté silencieux.

1994

Devenu premier ministre, Daniel Johnson devait croiser le fer avec Jacques Parizeau. À l’époque comme aujourd’hui, la santé était un incontournable. Parizeau a accusé son adversaire de vouloir « taxer le cancer » – Québec songeait à des frais de 20 $ pour les traitements de chimiothérapie, une mesure vite oubliée. Le péquiste, pugnace, est revenu à la charge en demandant des comptes pour les « 3000 enfants qui se [trouvaient] sur des listes d’attente à l’hôpital Sainte-Justine ». Des cas non urgents allant « de la circoncision au recollage d’oreilles », a répliqué le libéral. Euphorique après cette parade, Johnson a mis le pied sur une mine et parlé des « maux de femmes ». Il a cherché en vain le mot « hystérectomie ».

1992

L’entente constitutionnelle de Charlottetown battait de l’aile, Bourassa devait se prêter à un débat télévisé. Jacques Parizeau avait annoncé qu’il avait « une surprise » pour embrocher son adversaire : l’avis du constitutionnaliste Henri Brun qui craignait que l’entente puisse justifier le fait d’exercer le pouvoir fédéral de dépenser dans les compétences du Québec. Parizeau a fait feu. Dans la fébrilité des échanges, tout est devenu confus, sauf la réplique de Bourassa : « Si c’est ça qui était la bombe, cela se transforme en pétard mouillé ! »

1985

À son retour en politique, Robert Bourassa, malgré une aversion pour les débats télévisés, a consenti à un débat, mais à la radio de CKAC. Devant Pierre Marc Johnson, qu’il essayait de déconcentrer en lui offrant du chocolat, Bourassa a décoché une salve inattendue : « Quelle est la marge de manœuvre financière du Québec ? » Pas de réponse du premier ministre Johnson. En 2007, André Boisclair a refait le coup à Mario Dumont.

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