Le chiffre du jour

2,2 millions

Près de deux mois après son lancement, le premier clip signé Yan England, réalisé pour la chanson La saison des pluies de Patrice Michaud, a dépassé la barre des 2,2 millions de visionnements, en additionnant ceux sur Facebook et ceux sur YouTube.

— Luc Boulanger, La Presse

Chronique

La vie sans sous-titres

Ma mère, qui a appris le français en Syrie, a eu tout un choc quand elle est arrivée au Québec en 1967. Elle avait beau maîtriser la langue, l’accent québécois lui donnait du fil à retordre. Lors de ses premiers mois comme enseignante dans une polyvalente de Laval, elle n’aurait pas dit non à des sous-titres pour comprendre ce que ses élèves racontaient. Sa hantise était qu’il y en ait un qui lui pose une question qu’elle aurait été incapable de comprendre…

En assistant récemment à la Cinémathèque à une projection des Rois mongols aux côtés d’étudiants en francisation, j’ai pensé à ce dur apprentissage de la vie sans sous-titrage. 

C’est bien là un passage obligé pour tous les exilés, qu’ils maîtrisent ou pas la langue de leur pays d’adoption. Un passage obligé que le cinéma peut contribuer à adoucir.

Parce que le cinéma est une formidable vitrine sur la culture d’un pays, Québec Cinéma a eu l’excellente idée d’inviter des classes de francisation à des projections de films québécois suivies de discussions avec leurs artisans. Le projet a d’abord été mis sur pied par Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), en collaboration avec Québec Cinéma et des établissements d’enseignement (l’UQAM et plusieurs cégeps). Il s’est poursuivi dans le cadre des Rendez-vous Québec Cinéma, où des classes de francisation ont été invitées à la Cinémathèque. Une initiative qui suscite beaucoup d’engouement, constate avec plaisir Catherine Légaré-Pelletier, qui est l’âme de ce projet chez Québec Cinéma. « Ça démontre que le cinéma a quelque chose de magique. C’est un vecteur de communication exceptionnel. »

Il n’y avait malheureusement pas de sous-titrage en français pour la projection des Rois mongols, comme l’auraient souhaité plusieurs étudiants qui ont eu du mal à comprendre ce très beau film de Luc Picard racontant le Québec de la crise d’Octobre à travers le regard d’enfants. Et aux yeux de réfugiés qui viennent tout juste d’atterrir au pays et qui vivent de multiples deuils, tout sujet le moindrement tragique peut raviver de douloureux souvenirs. « C’est trop lourd pour moi », a confié, la mine défaite, un étudiant à son enseignante.

Si certains ajustements s’imposent pour que l’initiative puisse être appréciée par le plus grand nombre, il reste que ces projections sur grand écran demeurent un luxe pour les classes de francisation. D’autant plus que les étudiants ont la chance ensuite de rencontrer des artisans du film. « Les étudiants se sont sentis comme des VIP ! me dit Amina Benrhazi, responsable d’activités d’intégration pour les nouveaux arrivants au cégep du Vieux Montréal. On a été très bien accueillis par les gens de Québec Cinéma. Il ne manquait que le tapis rouge ! » Dans le cadre de ce projet, elle a vu avec ses étudiants des films comme Louis Cyr, Maurice Richard, La passion d’Augustine. Des films qui racontent chacun à leur façon une partie de l’histoire du Québec.

Elle-même immigrante arrivée ici en 2002, Amina Benrhazi, originaire du Maroc, maîtrisait déjà le français lorsqu’elle a fait ses premiers pas au Québec. Mais cela ne suffit pas pour décoder une société et s’habituer à l’accent, souligne-t-elle. Lorsqu’elle a vu son premier film québécois au cinéma, elle s’est sentie larguée. C’était la comédie Nuit de noces d’Émile Gaudreault. Les gens riaient dans la salle sans qu’elle comprenne pourquoi. 

« La première chose qui m’a aidée à mieux comprendre la société, c’est la télévision québécoise. Le cinéma aide aussi à comprendre l’évolution de la société. »

— Amina Benrhazi, du programme de francisation au cégep du Vieux Montréal

Après la projection des Rois mongols, le directeur artistique Guillaume Couture est venu expliquer comment il avait reconstitué en détail l’univers de sa propre enfance. Le Montréal des années 70 avec les hangars dans les ruelles où les enfants se retrouvaient, le hockey entre amis… « Jouer au hockey dans la ruelle, c’est l’essence même de la vie montréalaise. »

L’animateur en francisation Mario Desjardins, qui a accompagné ses étudiants aux trois projections offertes dans le cadre des Rendez-vous Québec Cinéma, était très heureux d’avoir eu cette chance. « C’est comme une immersion qu’on leur propose. » Avant Les rois mongols, ses étudiants ont pu voir Bon Cop, Bad Cop 2, suivi le lendemain de Pieds nus dans l’aube. La présence surprise de Patrick Huard après la projection de Bon Cop, Bad Cop 2 a réjoui plusieurs étudiants.

Contraintes budgétaires

L’invitation de Québec Cinéma est d’autant plus appréciée que les budgets de sortie dans le cadre de ces programmes de francisation ont été supprimés. Les professeurs et les animateurs en francisation doivent donc courir les sorties culturelles gratuites. « Dans ce pays, il n’y a jamais de budget ! observe Mario Desjardins. Il y a cinq ans, on avait pourtant un budget de sortie pour les étudiants. On n’en a plus. Alors c’est sûr qu’on saute sur toutes ces occasions qui sont magiques. »

Des partenariats avec certaines institutions culturelles comme le Musée des beaux-arts de Montréal permettent de contourner les contraintes budgétaires. Mais ce n’est pas suffisant, estime l’animateur. 

« On n’a pas accès à de nombreux musées payants où on parle de l’histoire du pays et donc de notre identité. C’est un peu absurde dans le milieu de l’éducation avec de nouveaux arrivants de ne pas pouvoir fréquenter ces lieux. »

— Mario Desjardins

Un peu absurde, oui, en effet. Pourquoi a-t-on éliminé ces budgets ? Alors qu’un rapport de la vérificatrice générale relevait l’automne dernier de graves lacunes dans la francisation des immigrants et que le ministère québécois de l’Immigration s’est engagé à mettre en œuvre rapidement un plan d’action pour corriger le tir, qu’est-ce qui a changé ?

J’ai posé ces questions au MIDI (ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion). Au moment d’écrire ces lignes, je n’ai toujours pas reçu de réponse.

Dix jours plus tôt, j’avais posé d’autres questions au MIDI sur la francisation pour lesquelles je n’ai reçu aucune réponse non plus. Faut-il en déduire que la francisation n’est pas vraiment une priorité pour le ministère qui en a la responsabilité ? Dans les films comme dans la vie, il y a des silences plus éloquents que les mots.

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