Blocages ferroviaires

Les barricades dressées sur plusieurs voies ferrées du pays en signe d’opposition au projet de gazoduc Coastal Gaslink menacent les livraisons de produits aussi cruciaux que le propane et le chlore pour l’eau potable.

Blocages ferroviaires

Menaces de pénurie et de pertes d’emplois

Livraisons vers les clients bloquées, matériaux et équipements qui n’entrent plus, mises à pied temporaires et menaces de pénuries d’ici une semaine pour des produits aussi cruciaux que le propane et le chlore pour l’eau potable. Tant dans les secteurs manufacturier et agricole que dans le secteur public, on qualifiait hier la paralysie du réseau ferroviaire de « préoccupante » et d’« inquiétante » si elle devait se prolonger.

« Le monde agricole et le secteur ferroviaire sont extrêmement liés depuis longtemps », dit Stéphane Forget, vice-président principal à la Coop fédérée, coopérative agricole qui regroupe 120 000 membres dans de nombreuses provinces. « On suit ça de très près parce que ça pourrait devenir critique. »

Chez Prograin, plus importante entreprise au Canada de soya à valeur ajoutée, dont le siège social est à Saint-Césaire, en Montérégie, 90 % des envois se font habituellement par train. Les exportations vers l’Asie, principal débouché, doivent transiter par le port de Vancouver et sont actuellement au point mort. 

« Ça ne va pas tarder à être embourbé et ça va prendre du temps à se résorber », prévient Alexandre Beaudoin, vice-président aux ventes et au marketing chez Prograin. Les activités de transformation de l’entreprise se poursuivent cependant grâce à l’importation de grains en provenance des États-Unis.

Propane et chlore

À la Coop fédérée, également propriétaire de BMR, d’Olymel et de Sollio, fournisseur d’intrants agricoles, on s’inquiète notamment de la disponibilité du propane, essentiel aux activités de nombre de fermes.

« Le temps commence à presser parce qu’une fois qu’on va rouvrir les voies, la machine ne se remettra pas en marche en criant ciseau. »

— Stéphane Forget, vice-président principal à la Coop fédérée

Vendredi, l’un des plus importants fournisseurs de propane, Supérieur Propane, établi à Mississauga, en banlieue de Toronto, a annoncé qu’il prévoyait des pénuries « dans les prochains jours », notamment au Québec et en Ontario. 

« Nous commencerons à éprouver des pénuries de l’approvisionnement dans de nombreux secteurs du pays qui dépendent du propane pour chauffer et alimenter en énergie leurs résidences et entreprises, y compris de nombreux services essentiels tels que les hôpitaux et maisons de retraite », a déclaré par communiqué Greg McCamus, président de Supérieur Propane.

Plus tôt vendredi, la présidente de l’Union des municipalités du Québec, Suzanne Roy, a dit craindre une pénurie moins souvent évoquée, mais qui pourrait être critique : celle du chlore utilisé pour la désinfection de l’eau potable. 

Pour des raisons de sécurité, le chlore n’est stocké qu’en quantités limitées. « La situation est extrêmement préoccupante, et il est urgent que le gouvernement du Canada règle la situation. On ne peut plus attendre une autre semaine », a déclaré par communiqué Mme Roy.

Interrogée à ce sujet par La Presse, la Ville de Montréal a assuré ne pas craindre une pénurie de chlore. « [Nous avons] effectué des vérifications auprès de ses différents fournisseurs et la livraison de chlore n’est pas affectée par les perturbations actuelles sur le réseau ferroviaire du CN », a précisé par courriel Fabienne Papin, porte-parole.

Camions à la rescousse

Bien des entreprises et agriculteurs tentent d’assurer leurs livraisons en recourant au camionnage, confirme Marc Cadieux, PDG de l’Association du camionnage du Québec. « Oui, on a de la pression en ce moment. Un transporteur à qui je parlais me disait récemment que tous les clients qui nous avaient délaissés avaient tout à coup le goût de nous revoir… »

La capacité de l’industrie du camionnage à répondre à cette demande d’urgence est limitée, prévient-il.

« Avec la pénurie de main-d’œuvre qu’on vit, la réorganisation des routes à cause du blocage des trains qui augmente nos coûts de logistique, c’est difficile. Ça devient un tour de force. Ce n’est pas parce que tu donnes un coup de fil que tu vas avoir 50 camions devant ta porte aussitôt. »

— Marc Cadieux, PDG de l’Association du camionnage du Québec

S’il se défend de se montrer arrogant, M. Cadieux note que ce sont encore vers les camionneurs qu’on se tourne en cas d’urgence. « Même si on est perçus comme dérangeants, comme un mal nécessaire, la bonne nouvelle est qu’on est reconnus comme un moyen de transport des marchandises utiles. »

À la fin de la journée, vendredi, une rencontre entre Transports Québec et l’Association du camionnage du Québec a permis d’établir « un plan de contingence » afin de déterminer les secteurs qui auront le plus rapidement besoin de camions, a précisé M. Cadieux.

Mises à pied dénoncées

Victimes collatérales de la crise, des centaines d’employés du CN sont actuellement sans travail, a dénoncé hier le syndicat des Teamsters. Il craint qu’au total, 6000 travailleurs ne soient bientôt mis à pied temporairement.

« Notre syndicat et des milliers de familles de travailleurs sont en crise. Cette situation ne peut pas durer éternellement. Nous demandons instamment à Ottawa d’intervenir pour aider à trouver une solution le plus rapidement possible », a dit François Laporte, président de Teamsters Canada.

Le CN, s’il a reconnu que l’interruption de service pouvait entraîner des licenciements temporaires, n’a pas confirmé les chiffres du syndicat.

— Avec La Presse canadienne

Répercussions dans les airs

L’interruption des services de Via Rail a entraîné une hausse de l’achalandage sur certains vols de Porter. « Nous avons noté une augmentation du nombre de passagers sur nos liaisons Toronto-Ottawa et Toronto-Montréal », a confirmé le service des relations avec les médias du transporteur, dans un courriel envoyé à La Presse. Porter offre plusieurs vols quotidiens à destination de ces villes. La compagnie aérienne est donc généralement en mesure d’accueillir des passagers à la dernière minute, nous explique-t-on. Or, vendredi, le transporteur annonçait que, pour la fin de semaine, ses vols entre Toronto-Ottawa et Toronto-Montréal étaient au maximum de leur capacité. Air Canada, de son côté, n’a pas enregistré d’augmentation de la vente de billets pour ses vols domestiques. En vertu d’une entente de réacheminement conclu entre le transporteur aérien et Via Rail, Air Canada a toutefois ramené à bon port quelques passagers coincés à Winnipeg ou à Toronto.

— Nathaëlle Morissette, La Presse

Cohue dans les gares d’autocars

Ceux qui ont prévu de voyager par train ont dû se rabattre sur les services d’autocar pour arriver à bon port. Nombreux sont ceux qui faisaient la file vendredi matin à la Gare d’autocars de Montréal pour prendre l’autocar en direction d’Ottawa afin d’attraper une correspondance vers la ville de Toronto. Linda Dufour, qui se dirigeait quant à elle vers La Tuque, s’est retrouvée prise au dépourvu en apprenant qu’il n’y aurait aucun départ en train. Elle était présente à la gare très tôt vendredi matin, avec d’imposantes boîtes de carton contenant toutes ses affaires. « J’ai paniqué au début, je me sentais désemparée. Je ne connais pas beaucoup de monde à Montréal et j’ignorais si j’allais pouvoir rentrer chez moi. »

— Mayssa Ferah, La Presse

Blocages ferroviaires

Trudeau exclut une intervention politique dans le travail policier

Ottawa et Québec — Le premier ministre Justin Trudeau exclut une intervention politique dans le travail policier pour mettre fin au blocus ferroviaire – une telle action, d’ailleurs, pourrait envenimer la crise, selon l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador (APNQL). 

« On n’est pas un pays où les politiciens peuvent ordonner à la police de faire quelque chose sur le plan opérationnel. On est un pays qui a confiance dans le fait que les policiers vont pouvoir faire leur travail », a déclaré le premier ministre en conférence de presse à Munich, en Allemagne, vendredi.

Du côté de l’Assemblée nationale, le chef de l’APNQL, Ghislain Picard, a rappelé – 30 ans après la crise d’Oka – que la situation pourrait facilement dégénérer. « Je doute qu’il y ait un recul à ce stade-ci, à moins qu’il y ait vraiment une démonstration politique d’une volonté d’aller vers des solutions qui seront acceptables », a-t-il prévenu.

Selon lui, s’il faut garder espoir « qu’il puisse y avoir un terrain d’entente », il faudra « du courage politique ».

« Encore une fois, on met les nations autochtones au pied du mur en disant que les nations autochtones doivent se compromettre, mais ce n’est pas vraiment dans la mentalité des nations qui sont directement touchées ni dans celle des nations qui les appuient », a dit M. Picard, affirmant cautionner entièrement le blocage ferroviaire.

« Au-delà des excuses qui sont prononcées de façon périodique, il y a les gestes aussi qui sont à poser. […] Tout le monde parle du respect de l’État de droit, ici ; encore faut-il que le respect soit réciproque. »

— Ghislain Picard, chef de l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador

Des Mohawks ont affirmé vendredi qu’ils s’entretiendront samedi avec le ministre fédéral des Services aux Autochtones, Marc Miller, à un passage à niveau de la voie du Canadien National en Ontario.

TRUDEAU DÉFEND SA GESTION DE LA CRISE

Alors que la paralysie ferroviaire perdure, le premier ministre du Canada s’est défendu vendredi de négliger cet enjeu. Il a néanmoins fait savoir que, « pour l’instant », il prévoyait toujours se rendre à la Barbade lundi et mardi prochains pour assister à un sommet de dirigeants caribéens, la Conférence des chefs de gouvernement de la Communauté des Caraïbes.

« Je reconnais que ça a été une semaine extrêmement difficile pour les Canadiens. De la difficulté à se rendre au travail, à se rendre à la maison, à l’école. De la difficulté pour les entreprises à envoyer les marchandises vers leurs clients », a-t-il exprimé.

Le gouvernement fait « preuve de leadership », a plus tard renchéri son ministre des Transports, Marc Garneau, en marge d’une réunion avec ses homologues provinciaux et territoriaux à Toronto.

En début de journée, il s’était dit encouragé par la fin du blocage de la ligne principale du CN à New Hazelton, en Colombie-Britannique – « un développement positif » incitant « à trouver une résolution similaire pour les barrages restants ».

SCHEER ET LES MILITANTS « PRIVILÉGIÉS »

À Ottawa, le chef de l’opposition officielle, Andrew Scheer, avait convoqué la presse pour dénoncer cette situation « devenue ridicule ».

« Permettez-moi d’être très clair : ces barrages sont illégaux », a tranché le chef du Parti conservateur dans le foyer de la Chambre des communes, reprochant à Justin Trudeau de « négliger ses devoirs ici à la maison » et de préférer être à l’étranger pour faire campagne pour un siège au Conseil de sécurité des Nations unies.

Il a en outre reproché à des « militants radicaux n’ayant aucun lien avec la communauté wet’suwet’en » de prendre en otage l’économie du pays.

« Ces militants ont peut-être le luxe de passer des journées à des barrages. Mais ils doivent être conscients de leur privilège [check their privilege]. Ils doivent être conscients de leur privilège et laisser les gens dont les emplois dépendent du réseau ferroviaire, les propriétaires de petites entreprises, les agriculteurs, aller au travail. »

— Andrew Scheer, chef du Parti conservateur

Invité à réagir à ces propos, le ministre Garneau les a qualifiés de nuisibles.

« Ce sont des commentaires qui n’aident pas vraiment dans le contexte. Nous sommes dans une situation de conflit… Ça ne traduit pas une compréhension de la situation », a-t-il fait valoir.

Le député néo-démocrate Alexandre Boulerice les a qualifiés d’« insultants » sur Twitter.

L’ancienne ministre libérale de la Justice – et première autochtone à occuper ce poste – Jody Wilson-Raybould a écrit sur Twitter vendredi que « l’État de droit est d’une importance cruciale, tout comme l’est le droit de manifester légalement ».

Mais « nous devons aussi comprendre l’État de droit en tenant compte de l’histoire des peuples autochtones au Canada », a ajouté la députée indépendante.

— Avec La Presse canadienne

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