CHRONIQUE

Rites de passage

Fiston avait un match à Dollard-des-Ormeaux, le samedi soir. Lorsque j’avais l’âge de Fiston, la plupart de mes amis habitaient D.D.O. Aujourd’hui, je m’y rends moins souvent que chez le dentiste, pour voir Fiston jouer au soccer, essentiellement. J’en ai profité pour rentabiliser le déplacement : j’ai commandé pour emporter dans l’un des meilleurs restos de sushis de l’île.

Je m’apprêtais à sortir du restaurant, des sacs plein les bras, lorsque j’ai compris qu’on m’appelait. Je me suis retourné, mais je n’ai pas reconnu d’emblée mon interlocuteur. Je me suis approché. Tiens donc, Louis-Martin ! Ça faisait un bail (presque 30 ans). La tablée au complet m’a salué. Et c’est alors que j’ai reconnu des visages que je n’avais pas revus depuis mon « bal des finissants » du secondaire : Nathalie, Annie, Martin… Ils étaient près d’une dizaine.

« On s’attendait à te voir ce soir, mais pas ici ! », m’a avoué Louis-Martin. Nathalie m’a rappelé que le soir même avaient lieu à Pierrefonds des retrouvailles d’anciens de mon collège, qui soulignait ses 50 ans. Peu de gens de ma promotion étaient présents. Cela m’était sorti de l’esprit. Même si je concède qu’en général, je ne suis pas très friand de retrouvailles.

À 17 ans, je me demandais bien ce que mes camarades deviendraient dans 10, 20 ou 30 ans. Le plus drôle d’entre tous, Benoit, qui écrivait au journal étudiant avec moi, s’est donné la mort très jeune. J’ai gardé peu de contacts avec mes amis de l’époque. Je joue au hockey avec Éric et Denis. Caro est ma voisine d’en face. J’ai perdu la trace des autres pour la plupart.

À l’époque, pourtant, on s’était promis de se revoir et de garder le contact. Mais la fin du secondaire, ce condensé de vie où la personnalité se forge, c’est aussi la fin d’une étape. Cinq ans où l’on passe de l’enfance à l’âge adulte.

Au hasard de cette rencontre fortuite avec d’anciens camarades de classe, en fouillant dans le Rolodex de ma mémoire (c’était dans les années 80), bien des souvenirs ont ressurgi. C’est étonnant, à quel point l’école secondaire laisse son empreinte dans l’esprit, pour le meilleur et pour le pire. Bien des œuvres de fiction s’en inspirent.

Comme la fin de l’année scolaire approche, je me suis remémoré mon bal des finissants. Le père de Martin s’était improvisé chauffeur de limousine et nous avait reconduits de la salle de bal à un bar (devenu depuis le Petit Campus), où le personnel n’était pas trop regardant sur les fausses cartes d’identité. Le barman généreux, un ancien du collège devenu journaliste de La Presse spécialisé en hockey, servait des shooters.

On avait terminé la nuit à sept ou huit, entassés pêle-mêle dans une chambre d’hôtel du centre-ville. Puis, le surlendemain, on avait remis ça à « l’après-bal », en faisant du camping dans la grande cour des parents de Patrick, un autre pote du journal étudiant, à L’Île-Bizard. On devait être une soixantaine de fêtards, plus ou moins en état d’ébriété. Le terrain n’a pas dû être beau le lendemain. Mais au moins, personne n’avait pris la route.

En nous quittant au matin, malgré nos promesses sincères, nous devions bien nous douter que pour la plupart, nous ne nous reverrions plus. Sauf par pure coïncidence, un samedi soir, dans un resto de sushis de Dollard. Avec le recul, je me dis que c’est bizarre de faire ses adieux, à 17 ans, à des gens avec qui on a partagé son quotidien pendant près du tiers de sa vie.

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Joseph hésite à aller à son bal des finissants. Jo est le fils de mon amie Caro, qui m’a elle-même accompagné à mon bal de fin du secondaire. « J’ai encore la robe ! », m’a-t-elle dit récemment.

Une robe de taffetas rose confectionnée par sa mère, qui s’agençait à merveille avec mon smoking de location à bas prix et nœud papillon bleu poudre assorti…

Aujourd’hui, certains dépensent l’équivalent d’un paiement hypothécaire sur leur bal des finissants : complet à la mode, robe griffée, coiffure, limousine, pose d’ongles, maquillage… Les boutiques de mariage de la Plaza St-Hubert font des affaires d’or chaque année, alors que certaines sont prêtes à débourser 350 $ pour une robe, voire le double, afin de s’assurer qu’une camarade de classe ne porte pas la même tenue au jour J.

Aux États-Unis, où la tradition du bal des finissants est aussi ancrée que celle du mariage, la compagnie VISA a évalué que les étudiants dépensaient en moyenne 1500 $ pour souligner la fin de leurs études secondaires. 1500 $ ! Je comprends mieux Joseph d’hésiter, même si je doute que son bal puisse lui coûter aussi cher.

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Vendredi prochain aura lieu le bal des finissants de mon plus jeune. Il termine le primaire. Une première grande étape. Et une dernière occasion de voir des amis qu’il risque sans doute de perdre de vue, malgré toutes leurs bonnes intentions. Il ne le sait pas encore, mais il s’en fera bientôt plusieurs autres au secondaire.

Le bal est à thématique hollywoodienne. On va dérouler le tapis rouge, il y aura un cocktail pour les parents, les élèves sont invités à porter leurs habits les plus chics, à l’invitation des responsables du service de garde. J’anticipe le cynisme de certains lecteurs de cette chronique (qui fera bientôt relâche pour la période estivale). Les roulements d’yeux, les soupirs. Une soirée strass et paillettes pour des enfants du primaire ? Pffft ! Ben voyons !

Ils ont tort. Ces filles et ces garçons de 11 et 12 ans vont rire, s’amuser, danser. Certains vont pleurer, en faisant leurs adieux, en fin de soirée. J’aurai une pensée émue en les voyant, si beaux, clore un chapitre de leur vie avec ce rite de passage.

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