Le Canadien

Poehling, le passeur

Belleville — Après son premier match complètement fou, en avril dernier, Ryan Poehling avait été le premier à convenir qu’il n’était pas un marqueur-né. Cinq mois se sont écoulés depuis, mais le gros attaquant a vite corrigé le tir.

Les espoirs du Canadien se sont inclinés 4-2 hier, devant ceux des Sénateurs d’Ottawa, à l’occasion du tournoi des recrues, un résultat prévisible vu l’état des forces. La veille, les Ottaviens avaient détruit les Jets 8-1, et ils déployaient une formation dont sept joueurs avaient déjà joué en LNH, contre un seul pour le CH.

Poehling, donc, jouait beaucoup plus comme l’attaquant qui a présenté une fiche de 8 buts et 23 passes à sa dernière année au collège. Il a passé sa soirée à repérer ses coéquipiers, à tenter des passes transversales précises en avantage numérique. Ses deux ailiers, Nick Suzuki et Rafaël Harvey-Pinard, ont totalisé neuf tirs, contre seulement deux pour Poehling.

On a demandé à Harvey-Pinard quelle avait été la principale qualité de l’ancien choix de premier tour du CH, hier soir. Sa réponse, sans hésiter : « Sa vision du jeu. » Qu’en a pensé Suzuki ?

« Il voyait les ouvertures sur des jeux, que ce soit pour me repérer ou pour repérer d’autres joueurs. Sa vision est hors du commun. »

— Nick Suzuki, au sujet de Ryan Poehling

Rappelons-le une nouvelle fois, cependant : les conclusions immédiates à tirer d’un tournoi des recrues sont d’une portée très limitée. C’est particulièrement vrai pour des joueurs comme Poehling et Suzuki ; vu leur niveau de talent, on s’attendait à ce qu’ils connaissent une bonne sortie. C’est plutôt le contraire qui aurait été étonnant. Les espoirs des Sénateurs ont beau avoir de l’expérience dans la LNH, ce ne sont pas non plus des joueurs établis.

Par ailleurs, dans le cas précis de Poehling, n’oublions pas que s’il cause la surprise et se taille une place à Montréal, ce sera vraisemblablement pour évoluer au sein du quatrième trio, et non pas du premier, comme hier, encore moins en avantage numérique. Les matchs préparatoires contre des vétérans de la LNH permettront de le voir dans un tel rôle.

En revanche, on s’attendra à ce que Poehling soit responsable défensivement, ce qu’il a réussi après un départ quelque peu brouillon. Gagner des mises en jeu l’aidera aussi, ce sur quoi il a connu des difficultés hier, à l’instar de ses coéquipiers.

Mais il était quand même intéressant de voir ressortir d’autres aptitudes que celles déjà observées à son baptême dans la LNH.

Premier test réussi pour Harvey-Pinard

Harvey-Pinard avait beau être le compagnon de trio de Poehling et Suzuki, sa situation diffère complètement. Ses deux comparses se présentent au camp avec un certain espoir d’être dans la formation partante dès le premier match. Il n’y a pas d’intouchable au centre du quatrième trio et le Tricolore manque de profondeur à l’aile droite.

Harvey-Pinard, lui, doit plutôt prouver qu’il peut faire le saut chez les pros dès cet automne. Repêché en juin dernier, il n’a pas encore de contrat et retournera dans la LHJMQ s’il ne convainc pas Joël Bouchard de lui faire une place dans le club-école à Laval. Si on se fie aux propos de l’entraîneur-chef après le match, c’est bien parti.

« On m’a demandé [hier] matin pourquoi il jouait avec Suzuki et Poehling. C’est un joueur de hockey, il comprend très vite, il est vite entre les deux oreilles. Il sait jouer au hockey, il est capable de faire des jeux, de lire le jeu en avance. Il n’était pas intimidé de jouer avec ces deux gars-là. Il a vécu de gros matchs. Et il est un peu plus vieux. Il a été très bon. »

Au-delà de son but, Harvey-Pinard s’est démarqué par son intensité et a réussi à se faire valoir en dépit d’une cohésion qui a mis du temps à prendre entre lui et ses deux compagnons de trio. Une belle carte de visite pour un choix de septième tour qui tente de faire son chemin.

Progression

Du reste, la rencontre a généralement livré des résultats attendus dans le camp montréalais. Ce trio a été à la hauteur. En défense, Cale Fleury, l’arrière le plus expérimenté du groupe, s’en est généralement bien tiré. Devant le filet, Cayden Primeau a joué à la hauteur de son potentiel. Les trois buts qu’il a accordés (les trois à Vitaly Abramov) : une déviation, une bourde monumentale du défenseur Josh Brook devant lui et une descente à deux contre un. Le dernier but a été inscrit dans un filet désert.

Brook est peut-être le seul, parmi les espoirs en vue du CH, à avoir connu une soirée difficile. Cela dit, on avait dit la même chose de Jesperi Kotkaniemi à pareille date l’an dernier, et il a finalement été le seul des 30 joueurs du CH du tournoi 2018 à jouer dans la LNH.

Mais de façon générale, c’est un début de tournoi des recrues aux antipodes de celui de l’an passé à Laval. Le CH s’était fait lessiver 4-0 par Ottawa, Jake Evans avait quitté l’aréna sur une civière, et Brady Tkachuk avait fait ce qu’il voulait devant un Kotkaniemi un peu crispé.

« C’est le jour et la nuit par rapport au camp des recrues de l’an dernier », a tranché Bouchard.

La suite ce soir, contre les espoirs des Jets.

Griffen Outhouse

L’autre gardien de Williams Lake

Belleville — Vous avez 17 ans, vous faites vos premiers pas comme gardien dans le hockey junior, vous aspirez, comme bien des jeunes Canadiens, à atteindre la Ligue nationale. Et puis, sans crier gare, le meilleur gardien du moment, celui qui vient de gagner le trophée Vézina, mentionne votre nom sur Twitter.

C’est ce qui est arrivé à Griffen Outhouse à ses débuts avec les Royals de Victoria, dans la Ligue junior de l’Ouest (WHL). Le 24 octobre 2015, il signait sa toute première victoire dans la WHL, et il le faisait avec panache : un jeu blanc de 24 arrêts contre les Chiefs de Spokane. Price l’avait souligné en lui consacrant un tweet tout simple.

« C’était tellement cool ! J’imagine qu’il avait lu quelque part qu’un gardien de Williams Lake avait réussi un jeu à sa première victoire.

« Plein d’amis m’écrivaient, mais ce n’était pas pour me féliciter pour la victoire, c’était juste pour me dire que Carey Price m’avait mentionné sur Twitter ! », rigole Outhouse.

Un bled, deux gardiens

Outhouse participe cette fin de semaine au tournoi des recrues à titre de gardien des Jets de Winnipeg. Jamais repêché, il tente de décrocher un contrat professionnel, sans quoi il s’alignera avec les Golden Bears de l’Université de l’Alberta.

Sa particularité : il vient de Williams Lake, municipalité de 11 000 habitants. De Vancouver, il faut rouler quelque 500 km pour s’y rendre. En 2018-2019, 413 joueurs masculins y étaient inscrits au hockey.

Malgré la faible population, malgré l’éloignement, l’association de hockey mineur de l’endroit a produit un joueur qui a atteint la Ligue nationale. Un type du nom de Carey Price, dont on vous parlait plus haut.

Et Williams Lake étant un petit milieu, Outhouse connaît Price par la bande. Leurs parents sont amis, et le plus jeune a rencontré son idole à quelques reprises.

« Carey Price a toujours été une idole pour moi. On est beaucoup à le dire, je le sais. Mais c’est assez proche de moi, car j’ai joué mon hockey mineur dans la même organisation que lui. »

— Griffen Outhouse, rencontré vendredi matin

« Il est probablement le meilleur gardien au monde, et c’est un bon gars. Je me souviens quand j’étais jeune, il venait de gagner l’or au Championnat du monde junior. Des amis à Williams Lake m’avaient invité, il avait apporté ses trophées. Il avait beaucoup de temps à me consacrer. Il trouve toujours du temps pour les gens. C’est aussi un modèle à cet égard, pas seulement parce que c’est un bon gardien. »

Combattre l’éloignement

L’histoire a souvent été racontée. Price habitait en fait à Anahim Lake, à 300 km à l’ouest de Williams Lake, dans une région difficile d’accès. Le paternel, Jerry Price, allait donc reconduire son fils à l’aréna… en avion de brousse !

Outhouse a lui aussi connu l’éloignement – et les sacrifices qui l’accompagnent – en version moins extrême. Il a grandi à Likely, village de 350 habitants à 100 km de Williams Lake, avant de déménager « en ville » vers l’âge de 12 ans.

« J’avais 10 ans, j’étais dans l’auto à 4 h du matin, prêt à partir, et ma mère se levait pour nous reconduire, que ce soit ma sœur au soccer ou moi au hockey. On avait la passion, mais ça prenait aussi des parents prêts à faire ces sacrifices. »

Malgré ces conditions en apparence hostiles, Outhouse ne croit pas que son parcours au hockey ait été plus compliqué que celui d’un jeune qui grandit dans la région de Toronto.

« Chacun a sa propre histoire. De mon côté, c’est simplement la réalité dans laquelle j’ai grandi », répond-il.

Nate Thompson

Le grand frère au cœur d’enfant

Nate Thompson a 34 ans, même s’il semble parfois plus près d’en avoir 21. C’est la seule manière d’expliquer comment il a pu si rapidement s’intégrer à un groupe de joueurs qui a une décennie de moins que lui.

Tenez, par exemple, quelques jours après la saison, il partait pour Coachella, happening de musique et d’art californien, avec Max Domi et Tomas Tatar. Le grand frère du trio ne trahissait pas son âge dans la mer de festivaliers dans la jeune vingtaine. Il explique que Domi a tout organisé. Il s’est joint au groupe puisque l’événement se tenait près de chez lui, à Los Angeles. Pourquoi pas ?

Il était presque logique, donc, qu’on parle de la prochaine saison assis dans un des divans de l’Esports Central Arena, incontournable repaire montréalais des amateurs de jeux vidéo. Il y était pour participer à une collecte de fonds pour l’Hôpital général de Montréal pour enfants.

Thompson reconnaît qu’il n’est lui-même pas un grand joueur. Il est resté coincé à l’époque du Nintendo 64 et des premières versions de Mario Kart. N’empêche, il espérait ainsi se familiariser un peu avec les nouveaux produits, question de se fondre encore mieux dans la masse.

« Pas mal tout le monde joue à Fortnite [le jeu vidéo en ligne] dans l’équipe, reconnaît-il. Des fois, j’arrive dans le vestiaire et les autres parlent de leurs parties de Madden ou de Fortnite. C’est comme s’ils parlaient une autre langue. Je n’ai aucune idée de ce qu’ils racontent. Peut-être qu’après aujourd’hui, je pourrai me joindre à eux. »

Thompson parle d’ailleurs de lui-même comme d’un grand enfant.

« Je fais souvent la blague que je suis une recrue de 34 ans. »

— Nate Thompson

Et c’est probablement d’ailleurs en partie grâce à sa personnalité de « jeune » vétéran qu’il a trouvé le moyen de revenir avec le Canadien de Montréal l’an prochain. Marc Bergevin a d’ailleurs réglé le dossier spectaculairement vite, au 25 avril. Un an, 1 million, pas de flafla. Thompson n’a pas hésité un instant.

« Je voulais revenir, ils voulaient que je revienne. Oui, c’était plus rapide que je pensais. J’étais heureux. C’était évident que si Montréal voulait que je revienne, ça n’allait pas être long. Tout a été très fluide. Le Canadien est promis à un bel avenir. C’était logique. J’ai adoré mon séjour avec le Canadien. »

Le rôle

Il avait d’ailleurs clairement révélé ses intentions au bilan, soulignant qu’il lui restait encore beaucoup à donner. Cela dit, quel rôle aura Nate Thompson ? Le Canadien ne manque pas de profondeur, et il reste toujours la possibilité que les Ryan Poehling et Nick Suzuki se joignent au grand club à l’issue du camp. Ce qui laisserait à Thompson, au mieux, un rôle de soutien.

Sauf que sa présence au sein de l’équipe ne se résume de toute évidence pas aux points ou aux coups d’éclat sur la glace. Thompson n’a atteint le plateau des 10 buts qu’une fois dans sa carrière, il y a presque 10 ans. L’an dernier, c’était 5 buts et 8 aides en 78 matchs partagés entre les Kings et Los Angeles et le Canadien.

En revanche, il a fait honneur à sa réputation au cercle des mises en jeu (55,1 % de succès) et a incarné l’identité que Claude Julien voulait donner à son quatrième trio. Surtout, et Julien l’a souvent rappelé, il a apporté au groupe une solide dose d’expérience. Celle qui vient avec près de 700 matchs dans la LNH, avec de bons parcours en séries.

Celle qui s’acquiert aussi au fil des épreuves personnelles. Thompson célébrera d’ailleurs le mois prochain ses trois ans à jeun.

« Ce n’est pas chaque équipe qui atteint une telle cohésion entre les générations. C’est pour cette raison que l’on a connu une belle année, même sans participer aux séries. Il y a une belle chimie et on croit en ce groupe. »

— Nate Thompson

« J’essaie de rester moi-même, d’avoir du plaisir, mais c’est sûr que les jeunes se tournent vers moi parfois pour des conseils. S’ils veulent me poser des questions, ou s’ils veulent que je montre l’exemple, c’est parfait. Plus tu vieillis, plus on compte sur toi pour le faire. C’est aussi ça, mon rôle. »

Reste qu’il y a la possibilité bien réelle que Thompson soit le 13e attaquant à l’issue du camp. Il a fait de son mieux cet été pour éviter un tel sort. Il a perdu du poids pour être plus rapide, a entretenu sa condition physique pour éviter les blessures. Il a travaillé « fort et intelligemment », comme il le dit. Il a aussi ajouté la méditation à sa routine quotidienne. Dix minutes, pour faire le vide.

« L’aspect physique est important, l’aspect mental aussi. Tu te sens plus énergique après. L’esprit est très puissant. Si tu as le bon état d’esprit, tout fonctionne mieux. »

Et si, malgré tout, il devait être le 13e attaquant ?

« Je vais être positif dans le vestiaire, peu importent les décisions de l’entraîneur. L’entraîneur va prendre des décisions pour que l’équipe gagne et je vais les accepter. »

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