OPINION

APPROPRIATION CULTURELLE
Le Conseil des arts du Canada sombre dans la rectitude politique

Dans une entrevue accordée à La Presse le 31 juillet, le directeur du Conseil des arts du Canada (CAC), Simon Brault, se prononce sur l’annulation du spectacle Kanata de Robert Lepage.

Selon lui, il est erroné de parler de censure dans ce cas, l’annulation du spectacle étant due au désistement d’un coproducteur américain, le Park Avenue Armory.

Il fait ainsi fort opportunément l’impasse sur les raisons qui fort probablement ont amené ce coproducteur à prendre cette décision : les critiques faites par des artistes et responsables d’organisations autochtones qui rendaient problématique sa présentation au Québec, au Canada et aux États-Unis.

Quant à l’annulation du spectacle SLĀV, s’il semble considérer qu’il s’agit là d’un cas de censure, il s’abstient de la commenter, apparemment insensible aux critiques faites à ce spectacle par des artistes québécoafricains.

Politique définie sans consultation poussée

Plus grave cependant, M. Brault réaffirme dans la même entrevue la politique définie par le CAC pour lutter contre l’appropriation culturelle, politique qu’il a lui-même définie, sans consultation poussée, semble-t-il, avec le directeur du Bureau des arts autochtones au CAC en s’appuyant sur l’avis de l’artiste anichinabé Aylan Couchie pour qui « l’appropriation des récits, des façons d’être et des œuvres d’art autochtones est tout simplement une continuation du colonialisme et de l’affirmation de ses droits sur la propriété des peuples autochtones ».

Pour obtenir une subvention, tout artiste ou organisme devra donc dorénavant obtenir l’imprimatur d’artistes ou d’organismes autochtones qui auront ainsi un droit de regard sur le contenu de l’œuvre à créer, ce qui, à n’en point douter, représente une atteinte grave à la liberté d’expression. 

Soulignons par ailleurs qu’il ne précise pas qui sera habilité à accorder cet imprimatur dans un milieu où, comme ailleurs, l’unanimité n’existe pas. Doit-on comprendre que cela sera laissé à la discrétion des jurys de pairs dont les membres seront en général peu informés de la réalité autochtone ?

Cette politique du CAC ne pourra que conduire à l’autocensure. Car quel artiste ou organisme culturel québécois ou canadien pourra renoncer à demander une subvention, compte tenu de l’étroitesse du marché culturel canadien ?

La liberté de création est menacée. Et pourrait l’être encore davantage si le CAC, dans sa croisade contre l’appropriation culturelle, décidait en toute logique d’accorder aux afrocanadiens, aux sikhs, aux juifs, aux musulmans, aux membres de la mouvance LGBTQ+, etc. un droit de regard sur les œuvres qui traitent de leur histoire ou de leurs luttes s’ils le réclament.

Les artistes et les organismes artistiques doivent se regrouper et exiger que le débat sur l’appropriation culturelle soit rouvert. Et cela est d’autant plus important étant donné que M. Brault affirme que le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) et le Conseil des arts de Montréal (CAM) ont décidé de lui emboîter le pas.

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